Vent de sables

 

A la bibliothèque, je me demande combien de temps je vais rester ici à regarder le mur. Des années auparavant, j'étais prisonnier de ma chambre et je regardais les poutres du plafond. J’ai déniché un recueil de poésie. J’ai la faculté du lecteur. La faculté de me projeter dans un livre. Quelques mots me suffisent pour m'envoler vers les hauteurs. Mais la poésie nous éveille à la réalité. Elle recadre la vérité du monde et la transmet dans un message qui touche à l'être même. La poésie est la réalité faite mots et les mots sont ce qui tend à devenir réel. Elle porte en elle l'essence et le principe du monde. C'est pourquoi le lecteur entraîné peut avoir cette sensation étrange de se trouver à la croisée des chemins. Très peu de mots suffisent. Très peu de ce pouvoir magnétique. Nous recherchons le réel et non l'imaginaire. Nos jours, nos nuits et nos années sont ici mêlés, reconstruits. Il y a tous les moments que nous ignorons même et que nous emporterons dans notre mort. Alors le poème permet de délivrer la communion, de sceller le destin. Si notre vie est un poème, le poème est notre vie, une lucarne ouverte sur le monde.

 

Je regardais par la fenêtre, ou la fenêtre elle-même ? Je cherchais la pendule, il n'y en avait pas. Ou alors, je ne pouvais pas la voir de ma place, je regarderai un autre jour, à une autre place, face à une autre fenêtre. Je lis comme j'écris. C'est-à-dire avec cette conscience sans cesse menacée. Je sais que ma vie est faite de mots et que je ne parviendrai jamais à une exhaustivité absolue. Beaucoup de moments se perdront dans le vent. Mais à l'heure de rendre le dernier soupir, des milliers de souvenirs reviendront à la surface. On dit que le mourant revoit sa vie défiler, alors qu'il ne fait que regarder les moments qui se sont perdus avec le temps. Il y a cette rage que la mort emporte nos états d'exaltation. Et que faire ? Comment lutter ? Comment inverser la courbe du destin ? Nous avons tous ce futur en commun, nous le savons, et alors ?

 

Le livre est fait de ça, des instants que nous avons perdus et qui refont surface, le temps d'une lecture, d'un regard vers le mobilier, les rayons, les étagères où tant de souvenirs sont figés comme des lettres mortes.

 

Mardi, la bibliothèque ferme à dix-huit heures. Depuis peu c'est le printemps. J'ai la chance d'être où j'ai toujours voulu être, à quelques pas de la plage et de l'océan. Je ne suis pas pressé, je marche d'un pas lent. Passage par la librairie. Les rayons ne sont plus ce qu'ils étaient, beaucoup de livres ont disparu ; « - la poésie n'intéresse que peu de monde », me dit la libraire. Mais je suis là et bien décidé à renflouer ma bibliothèque. Alors le cœur léger, un peu délesté de tout le malheur que j'accumule, je pars en direction de la plage. Ma bibliothèque maintenant c'est le monde, ce sont les vagues et le soleil, les voiles et cette envie de partir qui me tient... Je suis là, je suis dans le monde, je suis le monde, et si tout cela doit finir, je reste là. Tant de choses se sont perdues, tant de souvenirs se sont envolés ! Tant pis, j'emporte et j'ai la haine avec moi. Je crèverai un jour, mais j'y serai préparé.

 

Je reviendrai un de ces jours à la bibliothèque.

 

Les Sables d’Olonne, 2005