Un monde à part

 

La schizophrénie est un monde à part. Le poète - dans la mesure où il est le plus grand de tous les schizophrènes - est un être infirme. Infirme ? Et pourtant, qui plus que lui sait dire la vérité de ce monde ? Car une de ses tâches principales n'est-elle pas de reproduire aussi fidèlement que possible les mécanismes - tous les mécanismes de l'existence ? Car le monde est comparable à une grande machine dont les rouages sont à l'essence même de toute la pensée humaine. L'être pense ou EST pensé. Il n'y a nulle autre frontière. Quand tout s'écroule autour de lui, que lui reste-il sinon ces mots insignifiants qu'il se répète sans s'arrêter ? Le poète est comparable à une marionnette dont les ficelles sont tirées par je ne sais quel dieu, par je ne sais quelle entité innommable ! Tout ce qu'il reçoit, tout ce que son cerveau malade peut assimiler, forme alors ce que l'on nomme un poème. Le poème est un objet de langage. Le poème est la trace infime de la pensée, et la pensée est ce qui gouverne le monde. Mais le poète n’en est pas le gouverneur et c'est la première anomalie. Car qui sait plus que lui les aspirations du cœur, qui sait les méandres et les routes à prendre face à la nuit continue ? La nuit est la compagne du poète, car y resplendissent les plus formidables rayons.

 

La schizophrénie est une dissociation de l'esprit, là où d'autres trouvent dans la vie quotidienne une unité toute relative, le schizophrène est la première victime de l'imagination. L'imagination n'est pas une muse bienveillante, bien qu'il existe une certaine beauté dans les correspondances de l'inspiration poétique, mais un boulet qu'il traîne aux pieds. Car des voix intérieures existent qui le font souffrir, lui, l'être enchanté et chancelant ! Des voix qui lui disent tout le mal qu'il peut endurer, et qui ne manquent pas de le lui faire endurer. Car il est un être de souffrance. Certaines choses s'imposent dans son esprit comme dans celui du poète. Le schizophrène est le plus grand de tous les poètes car rien ne triche dans sa maladie. Maladie ? Ou miroir du monde... On voit dans les yeux des aliénés toute la désespérance, toute la beauté des combats menés et dont l'issue fut vaine... Car il a cessé d'exister. Des forces obscures se sont installées en lui comme l'araignée dévore l'intérieur de ses ennemis. Autre chose s'est imposé. Autre chose a gagné sur ses illusions. Il n'existe plus désormais que dans un monde imaginaire peuplé de fantômes et d'esprits fascinants comme une hutte en feu.

 

De quel côté se trouve l’aliéné ? N’est-il pas à sa façon un être incommunicable, indéfendable contre l'oppression ? Il faudrait parfois fermer les yeux pour ne plus ressentir que le néant, se boucher les oreilles pour ne plus entendre les voix, se taire pour ne plus dire des paroles qui ne nous appartiennent pas. Tout l'être devrait cesser de transparaître. Ce ne serait alors que le néant. Ce serait le calme et le repos infini. Infini ? Comme ces longs hurlements qui déchirent les saisons ? Y a-t-il quelque part un havre où l'on puisse exhaler toute sa désespérance ? Le silence à jamais. Plus de voix, plus d'ordres, ni de commandements, sinon les déflagrations effroyables de la conscience au repos.

 

Tout le vocabulaire utilisé par la psychiatrie pour décrire les symptômes et les maladies, les dysfonctionnements, les cessations, toutes les méthodes utilisées, les électrochocs et les médicaments, les internements, les analyses, comment tout cela peut-il un instant transfigurer le désespoir insondable de l'aliéné ? « Le désespoir n'a pas d'ailes. (...) Le désespoir n'a pas de cœur. », disait Breton. On n'efface pas le désespoir à grands coups de tonnerre. Le désespoir ne se limite pas à un banal accès de névrose, il est ce qui ruine l'âme au plus profond.

 

Il y a un miroir dans la conscience que seul le poète sait traverser. Tel Orphée revenu des Enfers, il porte avec lui la douleur de la contemplation. Un incessant va-et-vient grave en lui les essences et les effluves de la schizophrénie. Car qu'est-ce sinon ce passage de la vie à la mort, l'évanescence des illusions, l'effacement de l'âme ? Effacement ou métamorphose ? Ne passe-t-il pas d'une écorce à une autre écorce, d'une réalité à une autre réalité ? Et dans sa croissante agonie ne change-t-il pas tout à coup d'univers ? Univers mental, psychique... Echapper à la stupeur du quotidien, à l'enfer de l'existence, se retrouver immortalisé dans les méandres d'une autre civilisation toute puissante de créativité et de possibilités infinies... Qu'est-ce que la vie alors, sinon une écorce ? Et dans l'âme s'élèvent des montagnes d'inventions. Invention d'un monde, d'un autre langage, plus poétique, plus à même de répondre aux attentes angoissées de la réalité qui se dissout. Le poète possède-t-il vraiment sa langue, si particulière ? Et où trouve-t-il les ressources de ce passage irrémédiable vers un autre continent ? Dans certains mondes, les mots ont une toute autre importance, une toute autre signification.

 

Il se trouve que parfois l'esprit disparaît dans des contrées, sur des chemins que peu d'hommes ont foulés, et ces marécages sont ce qui ruine l'esprit. Ruine ou mutation ? Qu'un homme ordinaire passe soudain, sans préavis, à l'envers du décor, de l'autre côté du miroir, sur des sentiers non balisés, qu'il se retrouve soudain dans un autre moi, tout en étant lui sans être personne, et c'est la conscience qui chavire, c'est un rêve soudain qui se réveille, sans sommation, sans frapper à la porte. Alors c'est un monde qui apparaît, une réalité tout autant préhensile, immédiate. Vous n'avez plus d'attaches ici, ni de racines, ni d'existence. Tout vous parle d'un nouveau monde et c'est le vôtre depuis toujours. Vous ne tenez qu'à un fil, désormais l'autre c'est vous, et nul autre que vous.

 

Et quelle est donc cette écorce de l'esprit ? Ces mains, ces pieds, cette carcasse que l'on meut avec tant de difficultés ! On vous a fait homme, désespoir, sans lendemain, absurde chair, incommensurablement misérable. Nom, adresse et téléphone, quelle identité sur une carte ? Profession, âge... numéro de matricule ! Quoi d'autre que ces âneries, tant d'étiquettes collées où il ne faut pas ! Ne vous reconnaîtra-t-on jamais autre, différent, et pourtant semblable ? C'est qu'on n'aime pas les singularités, la différence fait peur. Vous portez avec vous une image. Passez-donc inaperçu, acceptez les réprimandes, souriez sous l'anathème ! Vous savez que vous existez, indépendamment de tout ce qui s'agite autour de vous, et que cela vous suffise !

 

Où que vous soyez, les étoiles sont vos compagnons d'infortune. La nuit vous appartient. Laissez glisser sur vous le vent froid et les ailes sombres du doute. Il n'y a plus d'espoir, désormais votre vie est ailleurs, ni dans ces pas, ni dans ces manèges sans fin, ni dans ces compromissions du quotidien. Je ne cherche pas en vous une écorce mais une âme. Je connais votre langage et votre désespérance. Le voile ténu de votre vie est comme un étendard glacial. J'ai reçu votre message sans fin. La nuit est immense mais nous savons un port où les voiles sont paisibles et le couchant délicat. Il y a un monde dans l’au-delà.