Épilogue

 

Au tout début, l’homme s’éclairait au flambeau dans les cavernes. Pendant des milliers d’années, il vécut dans la peur que le feu ne s’éteigne, qu’il n’y ait plus rien à manger, que sa tribu soit terrassée, que le soleil ne se lève plus sur un nouveau jour. Longtemps après, il y eu la science, les découvertes, la certitude laissa place au doute, les dogmes laissèrent place à l’interrogation, à la réflexion, à l’analyse. Des hommes contribuèrent à enrichir la difficile exploration des mystères du cosmos. L’homme a vu loin, très loin, jusqu’aux premières minutes, jusqu’aux premières secondes de la création. Eve et Adam prirent les formes d’une gigantesque explosion, défiant le temps, défiant la logique et la raison, jusqu’à ce que l’homme ne puisse plus dire quoi que ce soit de l'avant-univers. Il me semble que la poésie a contribué et s’est nourrie de ce phénomène. Il me semble que des questions se sont posées à l’endroit de l’homme, du néant et aux frontières de l’absurde. L’homme a dit tant de choses ! Et je crois que viendra un temps où il saura se taire face à la complexité, à la beauté, aux mystères de cet univers.

 

Mais avant. Mais avant bien des choses se produiront. La poésie est nécessaire, comme l’Art est nécessaire, comme il est nécessaire de se poser des questions, d’avancer, d’évoluer, de se soumettre à une interrogation sur soi-même, sur ses contradictions, ses noirceurs, ses capacités à se représenter autre chose. Et puis, il est un temps où l’on comprend. Oh ! Que d’erreurs avant cela ! Que de regrets, de douleurs ! Mais quoi ! Puisqu’il faut savoir, être, apprendre, sachons, apprenons et soyons. Avant de se suicider un artiste a dit bien des choses, s’est trouvé dans maintes situations. Un jour il a su, il a su qu’il pouvait savoir certaines choses et que d’autres lui seront à jamais inconnues. En attendant, disons, faisons le difficile travail de la mémoire, menons les combats sur les vrais champs de bataille en vue du bien, de la morale et de la justice. Quels autres rôles donner à la poésie ? Comment pourrions-nous nous passer des valeurs qu’elle véhicule, tout comme celles de la science, de la philosophie, comment se passer des Droits de l’Homme, des avancées de la démocratie et de l’engagement politique ? De tout cela, la poésie fait la synthèse. Elle n’est pas une activité stérile, recluse, austère et incompréhensible. Oh ! Quel bonheur et quelle douleur que la poésie ! Quel exercice difficile ! Et pourtant la poésie est nécessaire, tout comme il est nécessaire de vivre et d’avancer. Il sera un temps où l’on pourra se passer de cette douleur, où l’on construira quelque chose à partir de rien et libéré de toutes ces contraintes. En attendant l’homme doit connaître et apprendre.

 

On peut savoir des choses, découvrir, explorer, en ayant l’impression de progresser. Mais quand un artiste se suicide, c’est qu’il s’est rendu compte des limites auxquelles il est parvenu. Ne nous trompons pas de sujet : l’Homme ne saura jamais rien du véritable mystère de l’Univers. Pourquoi des galaxies, des nébuleuses, des villes, des cours de récréation à l’endroit du néant insondable ? Jamais, jamais la question n’aura de réponse véritable, l’Homme restera dans ce mystère jusqu’à la fin des temps. Par ses progrès, ses réalisations, il arrivera à une certaine harmonie – on peut le souhaiter, espérer qu’il parvienne à surmonter tous les obstacles difficiles, à prolonger la vie sur une planète, fragile, chahutée, et plus que jamais menacée – il aura appris sur lui-même, sur la genèse de l’individu et de l’espèce. Oui. Mais aujourd’hui, rien ne retient l’artiste de se suicider. Parce que tout est bancal, parce que la douleur de sa constitution est irrépressible, parce qu’il sait, et parce qu’il ne supporte pas de savoir. Oh ! Quelle harmonie faut-il souhaiter ? Quelle avancée faut-il espérer et dans combien de temps ? Tout cela est une histoire de millénaires, de longs voyages en vérité.