Du ciel, les vitres sont grillagées

 

On naît un jour, c’est une des certitudes que nous puissions avoir, bien que parfois, il faudrait refuser de sortir, s’enrouler trois fois autour du cou le cordon ombilical, comme je l’ai fait sans succès. Durant plusieurs années tous vos souvenirs s’effaceront, c’est-à-dire que vous vivrez plusieurs fois la révolution autour du soleil pour rien… ou pas grand chose. Je passe les détails concernant votre hygiène qui pendant deux bonnes années occupera largement votre maman, qui pour cela prendra quelques mois de vacances largement mérités. Votre conscience ne laissera des traces durables et certaines qu’à partir de l’entrée de vos trois ans. Qui ne se souvient pas d’au moins quelques détails, de ses premiers camarades, de ses premiers jeux, de sa première maîtresse ? Il faut savoir, qu’arrivé à l’école, l’enfant en prend au moins pour quinze ans, le temps de méditer longuement sur les mystères de la vie, ses noirceurs et ses pièges. L’enfant pourtant joue : il simule l’expérience qu’il a de la vie, en apprend tous les aspects pendant de longues années durant lesquelles tout se passera comme si la vie était un conte à vivre au jour le jour, heure après heure, instant après instant. A partir de quand l’enfant se rend-il compte du caractère impitoyable de sa naissance et du chemin qui l’attend, souvent bien malgré lui ? Car l’enfant se figure avec aisance toute la complexité du parcours et pourtant quel autre chemin pourrait-il parcourir, comment pourrait-il s’extirper de ce destin ? L’enfant vit, beaucoup ne grandiront pas.

 

Vers quinze ans, l’enfant fait le choix difficile de la rupture, sociale, affective, existentielle. Se retournant sur son passé, entrevoyant un avenir incertain, il se tient sur le rocher, se prenant la tête entre les mains, pleurant, ne sachant pas pourquoi. La misère du monde est un état qu’il ne comprend pas mais dont il cherche les coupables. Qui ? Ses parents, la société, lui-même ? S’il rompt avec le cours normal des choses, délaisse ses camarades, c’est qu’il entrevoit dans un éclair de lucidité que rien ne va droit, que l’homme est indifférent à son semblable, et que la vie pour laquelle on l’a préparé est au paroxysme de l’injustice et de la cruauté. Il va ainsi, errant, ne sachant sur quel chemin s’engager, tombant dans la névrose, se raccrochant à quelques idées de suicide, prêt lui-même à faire le dernier pas. C’est dans ces noirceurs que parfois un éclair se produit, lui-même venu du fond d’âges ténébreux, et qui frappe alors, lui révélant le caché, l’inexploré, le mystérieux et le surnaturel. Et ce sera la poésie, la folie, l’extravagance, les troubles de l’adolescence, la pire des choses en vérité. Et s’il ne commet pas l’irréparable, alors, peut-être, ses mots prendront-ils un sens, tout autre, bien différent de ce que son éducation et son passé d’enfant attentif lui laissaient présager. Un poème est un cri contre le néant. Dans le poème, l’enfant reproduit par les mots ce que la vie lui a permis de découvrir. Il prend conscience de l’extrême injustice, de la noirceur flagrante de sa condition d’être humain, du merveilleux aussi, de l’extraordinaire richesse qui est en lui. Cela est bon, cela justifie les efforts, puis les renoncements, puis l’incertitude, puis la certitude de partir un jour. Lui qui commença dans les ténèbres, dans l’oubli, il se trouve subitement au sommet du cosmos, celui qu’il contemplait le soir à travers l’œil de son télescope. L’écriture est-elle une autre façon de jouer à la vie, à l’amour, à la mort ? Etre de mots, d’encre et pas seulement être de sang, d’esprit et de temps dilapidé en route, cela, oui, est-il vraiment écrire.

 

Au bout d’un long chemin, confronté aux ténèbres, pris dans les tourments de l’agitation quotidienne, balancé par des confrontations au sein de l’esprit, voici que l’enfant devient adulte, c’est-à-dire peau de chagrin, comédie burlesque et tragique. L’enfant tente un pas dans le monde. L’enfant se tape contre les murs. L’enfant appelle et crie. Mais quoi ? Le sommeil l’assomme, lui sous l’effet des médicaments, des séances d’hypnose. Malade, comme tout petit, mais maman n’est pas là, et papa traîne le soir le long des routes d’alcool, dans le noir, dans le vide, dans le rien. Nous vivons le tiers de notre temps à dormir, nous vivons parmi les excréments, nous souffrons, nous délirons, nous suffoquons, et cela durant des années, avec la conscience de notre inertie, de notre aptitude à ne pas comprendre, à ne rien retenir. Les deux tiers de l’Humanité sont dans la misère, croissante, oppressante, endémique. L’homme se bat de tout temps, torture son semblable, hait son prochain, fabrique la misère, invente l’apocalypse. L’enfant joue. Là où ça fait mal, là où ça pleure, là où ça crie, là où ça souffre. L’âge d’homme et celui de l’enfance sont aussi ténébreux, aussi sales, aussi repoussants. Peut-être, l’enfant qui a choisi d’écrire échappe-t-il à ce néant. Parce que la vie ne lui a pas donné la possibilité d’être, il écrit. Il se figure, crée, se représente. Il devient autre. Il assiste à sa renaissance.

 

Vieillard, l’enfant se souvient de son passé, de son chemin, de sa croix. A l’heure de rendre le souffle que la vie lui a donné, il rêve encore une fois que sa disparition ne sera pas totale, que sa vie n’aura pas été une bataille vaine. Les cloches sonnent, le cortège se met en route et l’on pleure. Pourquoi ? A l’idée de penser qu’il puisse revivre cela un jour ? Qu’il a perdu quelque chose ? Qu’il y a quelque chose à regretter ? Il y a à regretter que la vie soit une construction absurde du début à la fin. Il y a à regretter que l’on ne puisse pas mourir trois fois avant de mourir. Il y a à regretter que la mort ne soit pas le bout du chemin. Les passants rêvent, le corbillard avance. Les grilles du cimetière se referment lentement sur un jour qui s’achève. Pour quand sera le retour à l’enfance ?