Terrain vague

 

Depuis combien de temps n'as-tu pas dormi d'un réel sommeil ?

 

Tu crois que tu peux sans arrêt continuer à traîner par ici. Tu crois y être depuis toujours et tu ne partiras pas ! Misère...

 

Il y a la fatigue d'être au monde. On se dit que tout est insensé, rien n'est donné, rien ne se laisse saisir, le doute à chaque instant vous dévisage, pour peu que vous ayez un visage, une route, un chemin. On tourne, on tombe, on se relève d'une chute, sans cesse, piétinement, corps élagué, disséqué, décomposé, néant, non sens, sens interdit.

 

Quoi. Inventer des mots, même pas, on ne s'appartient pas, on légume, on lessive, on se tord-boyaux, on rêve de cristal brisure de mots réapprendre à parler dilapider les heures, on ne s'appartient pas, on souffre.

 

Tout effacer d'une lame pour faire renaître la feuille arbre piétiné enseveli sous gravats et corps acier d'immeuble rond des panneaux dans la poussière se dire qu'on finira par tout rassembler.

 

Dégueuler dans le caniveau sa haine de devoir se lever chaque matin débilité du train-train absurde existence si tu dis pas tout ça tu peux crever parce que tu es enseveli. J'aurais tout écrit, tout composé de ma tragique existence. J'ai fait la paix avec mon âme, j'ai pardonné et je me suis fait pardonner. On n'oublie pas on se réconcilie et c'est fait depuis longtemps donc se dire qu'on pourra finir la conscience tranquille. As-tu oublié de dire quelque chose ? Non. Tout restera-t-il ? Oui. Se le dire et tout ira bien. Tu peux partir. Ca restera dans un coin et tu seras lu plus tard, dans pas très longtemps, peut-être même de ton vivant. Tu ne le regretteras pas, tu seras celui qui aura été lu. Tu auras été toi un instant au moins. Tu as dit ce qu'il fallait, c'est bon, tu peux tout oublier. De toutes tes existences, celle-ci est comme la dernière. Dans la ronde des existences, c'est la dernière. Tu avanceras pas à pas, lentement, pour savoir ce qu'est la mort. Tu as toujours voulu savoir. Tu sauras, en temps voulu, tu n’en perdras pas une miette. Attends.

 

Quoi le sommeil petite mort dire en attendant des choses essentielles comme la vérité confinée dans un coin livre lecture mots miroir existence à la fin sauras-tu te taire je ne sais pas je ne le souhaite pas je verrai la mort arriver même par accident, même sans savoir. Chaque instant vous rapproche de la mort et alors ?

 

Ecriture années douleur achèvement enfin.

 

Tu écriras sans cesse mot lancés par le désespoir tu ne sais rien tu sais tout à chaque instant les dés sont jetés aveugle et voyant à la fois toujours ressasser les questions.

 

Que diras-tu d'autre que le désespoir la souffrance de ce bas-monde le plaisir ? Haine non se reposer longtemps sur la plage tant d'autres sont morts avant l'heure leur rendre hommage et penser à eux au dernier instant.

 

Il y a que ta littérature aura servi à être quelque chose et non pas quelqu'un car tu sais que tu ne l'as jamais été. Tu es parti dans des fumées, dans des camps, à travers des cheminées et des wagons bondés de sueur. Tu es parti en même temps que l'holocauste. Tu as fini en même temps que les autres. Le génocide de ta pensée a rejoint celui de l'existence de tes êtres familiers, tu n'as cessé de disparaître, tes mots sont devenus le néant, ont rejoint le néant de tant d'êtres avant toi.

 

Tes mots resteront-ils après toi ? La mort, notre lot nous enlève à nos racines, nous n'avons même pas le temps de germer que le vent nous fauche comme des épouvantails. Absurdité du monde et de l'existence.

 

Tu crois qu'il restera quelque chose ?

 

Ecrire pour laisser traces de soi, pour se substituer à une existence qui se défile. Il faut qu'à la mort reste enfin soi en verbe en mots en substance verbale. Se dire que soi est mot, lettres noires sur fond blanc. On écrit pour qu'il reste quelque chose de soi, pour ne pas regretter le départ. Si on pouvait continuer de vivre à travers les mots...

 

Tout est absurde sauf le sentiment de survivre après la mort. Sinon quoi ? Croire à l'existence d'un état après la mort. Etre arrivé au bout de la ronde des existences. Lévitation, voyage, mutation. Après tout.

 

Il reste les mots écrits, criés, c'est là le testament, l'ombre devenue lumière, la fin de l'oubli car l'oubli est le pire des destins. Croire qu'on se souviendra de soi... C'est là les mots, le pourquoi. On écrit toujours à la fin des temps.

 

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Terrain vague fin de l'automne à la fenêtre le souffle des grues les lumières du phare au loin sur la colonne vertébrale de l'essence écriture existence holocauste oubli douleur attente bruit de pas le toit de la maison est le même à toute heure sauf le sommeil sauf la lumière crier la haine encore se relever partir loin n'être plus qu'un ange ou démon plier à l'exigence du vocabulaire et de la phrase sur le computer défilement de sens interdits se métamorphoser en papillon le soir alors que la nuit s'est formée sur la plaine

 

retour vers l'ombre du sommeil hypnotique nuées de la naissance l'enfant prend ses ailes à son cou plie au dernier instant avant de s'endormir dehors il fait bientôt jour cocon chaleur petit déjeuner en attendant passage de bus sous le parapluie qui s'illumine à la tombée du soir.