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Paru dans Les Cahiers de l’Alba, 2005. Numéro consacré et dédié à Rimbaud. « Comment, poètes d’aujourd’hui, voyons-nous l’aventure du Voyant et son mystère ? »

 

 

L’immersion dans l’œuvre de Rimbaud, des premiers poèmes à Une saison en enfer, de la Lettre du voyant aux Illuminations, est un voyage. On entre sur la pointe des pieds, le souffle retenu, l’attention soumise à l’évolution du langage. Car cette poésie est sans cesse en mouvement. Rimbaud a conscience d’un chemin à parcourir, et vite, très vite, le plus vite possible. S’il faut partir, c’est qu’à chaque instant il s’agit de trouver du neuf. Chaque pas franchi est une étape qui appelle à la jonction d’une autre étape, et ceci indéfiniment. Toute l’œuvre tend à l’exploration et au dépassement de l’impossible. Rimbaud, dans l’évocation torturée de ses méandres nous crie l’impossibilité d’être : « nous ne sommes pas au monde » ; et cherche une langue afin de posséder « la vérité dans une âme et un corps ». Le poème est un moyen d’émancipation, un projet parmi tant d’autres pour parvenir à la voyance et se tourner vers l’Orient. Atteindre cet ailleurs ne peut se faire qu’au terme d’une longue quête. Elle impose qu’un travail de fond soit fait sur le langage. Le poète cherche à connaître l’âme. Il s’agit de trafiquer dans l’inconnu, de parvenir à l’illumination ou à la vérité du monde. Rimbaud est à la recherche de « quelque chose comme la clef de l’amour » et du langage. Si l’infini reste à trouver, « il s’agit de se faire l’âme monstrueuse », d’en connaître les horreurs et les issues. Ce « dérèglement de tous les sens » est une tentative d’arriver « à l’inconnu », de dépasser le seuil du mensonge et d’explorer de nouveaux territoires. Dès lors, sa vie entière est liée au départ et à la volonté d’entrer aux « splendides villes ». « Et j’irai loin, bien loin… » « Je partirai. » Fuite incessante en avant, recherche perpétuelle d’un ailleurs. Et pour cela la rédemption ne peut venir que du langage. Si Rimbaud en réinvente l’utilisation, au point de supprimer l’alexandrin, d’abandonner les Illuminations à leur tour, il s’agit d’ « en finir au plus vite » avec sa condition et la littérature. Rimbaud n’aspire qu’à « admirer les clartés impassibles dans le silence astral. » En rompant avec « la vieillerie poétique » Rimbaud se tourne vers un autre horizon, celui annoncé à la fin d’Une saison en enfer et qui devrait lui ouvrir les portes de l’Orient. Au terme des Illuminations, il était plus que jamais question de partir, de trouver « le lieu et la formule. » Qu’il revendique ou non son œuvre, Rimbaud a trouvé et a quitté. Sa poésie ne pouvait qu’être en avance sur le siècle à venir. En s’éteignant le 10 novembre 1891, estropié d’une jambe, Rimbaud a réalisé son ultime fugue, celle qui devait l’emmener vers le firmament.