Je n'ai pas lu Rimbaud

 

Je n'ai pas lu Rimbaud. Je parle ici de la légende, du poète de sept ans hors des murs de l'école municipale de Charleville. Du futur vagabond - mais il l'a été toute sa vie ! Je n'ai pas lu Rimbaud en dehors d'Une saison en enfer. J'ai vu tous les feux d'artifices tirés du Promontoire. Je me suis laissé bercer sur le pont du Bateau ivre. Je n'ai pas lu Rimbaud pour avoir vécu l'école buissonnière. Les arbres longeaient les allées où je m'asseyais longtemps sur un banc laissant souffler le vent dans mes cheveux défaits. Je parle de ce petit village où je vécus ; je ne cesserai d'en parler tellement celui-ci me hante. C'était la course du clair de lune sur les toits, les étincelles des papillons brûlant sur les fils électriques. C'était les nuits passées sur la balustrade à écouter les bruits de la ville qui gonflaient. Les heures passées à traîner sur les trottoirs parmi les fantômes imaginaires. L'incessante promenade le long des quais et le repos près de la gare. Un temps où les lueurs des fenêtres formaient comme des visages plus où moins attendrissants. C'était pour moi la lutte contre la fatale aliénation qui frappe inévitablement les cœurs perméables. Un combat contre les ténèbres - je rapportais de l'informe.

 

Si Rimbaud fut si longtemps absent de ma bibliothèque, ce fut au profit d'autres insaisissables compagnons que furent les surréalistes. Je lisais Desnos et Breton au lieu de faire les devoirs dont je n'avais que faire. J'ai dévoré L'amour fou et l'Anthologie de l'humour noir au lieu des ennuyeuses leçons de géographie. J'ai veillé à ce que ma bibliothèque ressemble le moins possible à celle d'un professeur de Français. Je me trouvais très bien dans la peau d'un cancre, en ce point, je fus pour la première fois surréaliste.

 

Rimbaud fut une étoile dans le champ littéraire de la poésie. Pour ceux qui l'ont adulé comme moi, il fut une insaisissable ombre fuyant sur les étagères des bibliothèques. Son œuvre dessina une extrême limite de l'aventure poétique. En signant son poème L’Éternité, Rimbaud a atteint cette limite et touché au plus près à l'aventure des mots. Une autre aventure l'attendait. Il est difficile de devoir interpréter un mythe tel qu'est devenu Rimbaud. Il survit toutefois en chacun de nous, prêt à bondir ou à rebondir, l'alchimiste du verbe à l'affût des rimes et des sonorités prêt à reprendre sa quête inexorable ; où est-il l'homme aux semelles de vent, sinon là où la poésie elle-même ne fait que commencer ? Germination de la poésie moderne, son aventure est sans limite, son souvenir impérissable, son génie insoumis.

 

Ce n'est pourtant pas la lecture de Rimbaud qui décida de mon aventure poétique mais bien la lecture et l'étude du poème de Baudelaire L'Horloge. La révélation en cet instant venait de l'extrême mécanisme du poème ( "Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible / Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !") et de l'inquiétude mêlée d'un empressement irraisonnable qui m'assaillit à cet instant. Une brèche venait de s'ouvrir en moi en même temps que la révolte contre le temps qui assassine. Et qui eût prévu que le temps finirait par me rattraper ? C'est bien ce dieu effroyable qui nous tient dans sa course.

 

Si Baudelaire fut un génie sans pareil, c'est pourtant bien Rimbaud qui s'approcha et saisit cette réalité à étreindre. C'est lui qui concilia l'homme et la poésie dans une sorte de réalité commune ; le Bateau ivre est bien cette danse sur les flots de l'être et de son univers intérieur, un mariage entre l'intériorité et l'extériorité de l'âme, caractérisé par ce point de l'esprit, cette jonction entre le réel et l'imaginaire qui fait la poésie vie et la vie poésie. Dès lors, à l'affût se tient le poète, contre toute idéologie et idées préconçues, sur ce point fragile difficile à tenir tellement malmené et pourtant si nécessaire et indispensable qui fait du poète le nouvel homme, transcendant la poésie, réinventant le monde comme au premier instant de la vie. La clef semble se tenir ici, derrière ces rimes fragiles jetées au hasard de la conscience, derrière ces mots vécus qui font la vie, ces mots essentiels et si puissants qui refont le monde. C'est bien cela qui fait de Rimbaud un maître du langage et un esprit si moderne. Guide et modèle pour des générations et pour les générations futures. Rimbaud n'aura jamais fini de vivre en nous.

 

L'abandon qui suivit ses années de jeunesse est une énigme. Avait-il atteint ce point de non retour ? Avait-il réalisé un dépassement si significatif ? Avait-il trouvé le lieu et la formule ? La poésie était-elle devenue si peu nécessaire et indispensable ? Au fond, le mythe ne tient-il pas à ce renoncement ? L’œuvre aurait-elle un sens sans lui ? Aurait-il voulu mettre un point final ? La réponse est insondable.

 

Sur son lit d'hôpital, la fureur de Rimbaud à repartir conquérir le monde marque sa volonté de survivre. Rimbaud était-il, lui si longtemps malmené et maudit par la vie, tellement changé et entrain à sillonner le monde ? A quoi rêvait-il encore, lui, l'être à la peau brûlée par le soleil ?

 

Je n'ai pas lu Rimbaud, ou si mal. Parfois dans ma chambre, je lançais mon esprit sur les pistes balisées des étoiles. Tous les mots se mêlaient parmi les nébuleuses. Je retrouvais des rimes et ces phrases comme des sentences gravées dans le ciel. Loin, au-dessus des fils électriques, s'envolaient les oiseaux. Moi, je regardais tranquille la montée de la nuit. Rien n'aurait pu me détourner de la contemplation. J'avais précieusement dans ma bibliothèque les Œuvres complètes de Rimbaud entre Breton et Verlaine. Dans mon tiroir, de vieux papiers noircis de poèmes. Près de la machine à écrire, une feuille et un peu d'encre bleue. Le bruit de la rue. La quiétude de la chambre et du petit jardin. C'était des années plus tard. Il faisait un soleil d'ombre. L'arbre unique étendait ses feuilles dans le vent du soir. Je n'ai pas lu Rimbaud. Ou si mal.