Rue de l'Ormeau

Rue de l'Ormeau

  

J’ai maintes fois évoqué un épisode de mon existence, sans décrire précisément ce qui s’est réellement passé. Seulement quelques proches ont entendu ce récit, et quelqu’un qui allait compter énormément pour moi, ma psychiatre. Pourquoi me suis-je enfoncé dans cette histoire ? Je ne le saurai jamais. Tout comme je ne saurai jamais pourquoi j’ai fait tant de mal à mes parents pendant mon adolescence. Certaines choses ont besoin de mûrir et ne peuvent être exprimées lucidement qu’avec la distance des années. Alors, peut-être le moment est-il venu pour moi de retracer ces événements d’une manière réaliste, sans trop utiliser d’images ou de procédés poétiques. Ainsi, tout cela restera-t-il inscrit quelque part pour l’éternité. Lorsque j’aurai disparu de cette Terre, il restera encore ce témoignage, quelque chose d’aussi puissant que ma conviction d’être mort, en dépit de tout ce que les apparences peuvent bien montrer.

   

Tout a commencé en 1991, bien qu’il faille remonter à des temps plus lointains, comme à la naissance ou à l’enfance, à des détails qui racontent toujours une certaine histoire, celle-ci toujours en mouvement, en gestation. On ne se retourne réellement sur sa vie qu’à sa propre mort, c’est à ce moment que tout apparaît, dans la clarté de celui qui revoit défiler sous ses yeux son passé. C’est peut-être ce que je fais à chaque instant, le temps n’étant qu’une épreuve élastique, malléable à merci. Tout aurait commencé par une bande-dessinée, venue dans le temps agité de l’adolescence, racontant dans un rêve la mort d’un héros. Cette histoire n’était autre que l’annonce de ce qui devait se passer dans le réel. En quelque sorte, tout était déjà programmé dans cette vie, à mon insu. Tout ce que je souhaitais alors, c’était profiter de cette vie qui n’avait pas d’importance, pour dire, témoigner de quelque chose de surhumain, résoudre un mystère, celui dont tout le monde recherche la clef depuis la nuit des temps. J’étais prêt à me sacrifier, à me faire médium, à quitter cette vie sur le champ. Je ne supportais pas de ne pas savoir les secrets de l’univers, je pensais que ma vie pouvait servir à cela, à dire et à témoigner de l’impossible.

 

 Quelque chose devait se passer, car étant un être commun, ordinaire, comme les autres en fin de compte, je ne pouvais rien dire, rien dévoiler de cette vie. Tout se passa donc en sous-sol, au fond de l’inconscient. Je n’étais plus maître de rien. De toute façon, n’étais-je pas en train de subir ce à quoi j’étais prédestiné ?

 

Je me suis installé rue de l’Ormeau à Jaunay-Clan en septembre 1991, et j’y suis resté deux ans, le temps d’une première et d’une terminale au Lycée Pilote Innovant. Je venais de passer ma première année sabbatique chez mes parents, après une seconde à Saint-Laurent-sur-Sèvre en Vendée et plusieurs années au collège Saint-Joseph à Parthenay. Que dire d’autre, sinon que mon enfance fut plus qu’heureuse, mais que les années qui suivirent furent beaucoup plus tourmentées ? La chambre à Jaunay-Clan était au premier étage et donnait d’une part sur la rue tranquille et d’autre part sur un jardin charmant où vivaient notamment un cerisier et de nombreuses fleurs. Il y avait un étudiant à la même adresse la première année, mais il n’y eût d’échange que très rarement. Mon logement se situait à quelques centaines de mètres du lycée où j’allais à bicyclette, sauf les jours où je préférais rester au lit ou bien quand je trouvais une excuse pour faire l’école buissonnière. Il était clair que je voulais un lieu bien à moi, après une année difficile à la maison, j’avais besoin d’espace pour respirer, pour faire naître ce qui devait sortir. Encore aujourd’hui dans mes rêves, je m’imagine là-bas, trouvant n’importe quel prétexte pour me retrouver au même endroit… Cette vie d’étudiant était une sorte de couverture pour me sentir légitime dans ma clandestinité. Aussitôt installé, tout alla très vite.

 

 En effet, un mois passa dans une relative tranquillité. J’avais même de bonnes notes et j’étais passionné. J’avais dans l’idée d’écrire, de traduire en mots le mécanisme réel de la pensée. Je m’intéressais à différents domaines, je montais des systèmes, je faisais des schémas, des programmes d’études, comme si je pouvais, là, maintenant, établir de multiples théories, une vérité de l’âme humaine et du monde. Bien sûr, je découvrais au centre de documentation la poésie et les surréalistes. Quelques textes venaient, j’étais prêt à tout. Un jour, je rédigeai mon premier poème : « Je connais un endroit où tout paraît étrange… » Je le jetai, horrifié, dans un tiroir. Le dimanche suivant, malade pour je ne sais quelle raison, je me postai devant le miroir de la salle de bain, livide. Je tirai mes traits dans tous les sens pendant une demi-heure, glacé. Le lendemain, le lundi 7 octobre, dans l’après-midi, pendant un cours d’arts-plastiques, arriva ce que je reconnus dès lors comme ma première crise. Pendant trois heures, j’assaillis mon professeur de questions multiples. Pourquoi je suis là, marre des études, envie de tout quitter… Il m’écouta sans s’énerver ; je devais encore plus tard lui donner du fil à retordre. Je quittai le lycée avec la sensation que quelque chose d’important venait de m’arriver. Le reste de la soirée se passa dans un calme relatif, plat comme un œuf. Ce que j’attendais, ce que je désirais, j’étais sur le point de l’obtenir. Je ne savais pas quel démon j’avais bien pu réveiller, quelle entité j’avais bien pu déranger, je ne savais qu’une chose : la nuit à venir allait me révéler, me donner par un moyen ou par un autre ce que je poursuivais depuis si longtemps.

 

Attendre les derniers instants d’un monde où vous avez été jeté sans repères, sans réponses, tragique comme des milliers d’années d’Histoire, se dire que tout peut arriver à ce moment, être prêt à 17 ans à partir s’il le faut et se dire que cela peut se passer maintenant, ici, dans ce lit… Tout cela vous donne des sueurs froides que vous savourez comme un dernier coucher de soleil à l’horizon. Tout pouvait arriver. Je n’avais que des hypothèses bien maigres. J’étais prêt à mourir ou à disparaître. Il fallait simplement que quelque chose se passât, car je n’aurais pas supporté de continuer cette vie.

 

 Le froid, la nuit, rien.

 

 Lever pour se rendre au lycée. C’est mardi. Les cours se passent sans encombre dans une sorte de sommeil et d’indifférence. Puis vient le repas. Je déjeune seul face aux baies vitrées. Le couteau à droite, la fourchette à gauche, tout sur le plateau, la vie. C’est alors que tout apparut. Une idée qui occupait mon esprit me devint évidente. Ce que j’avais vécu, ce que j’avais redouté, ce que j’avais désiré ardemment n’était autre chose alors qu’une certitude qui dès l’instant où elle parut s’installa de façon définitive : j’étais mort pendant la nuit. Je n’eus pas cette révélation immédiatement au lever, ni sur le vélo, ni pendant je ne sais quel cours. Elle ne vint qu’à un moment de tranquillité où je pus me retrouver seul avec moi-même. Un peu comme, en sortant d’un rêve, on a quelque mal à se figurer exactement où l’on est, qui l’on est. Puis des détails nous ramènent à la réalité, la vie reprend son cours, immuable, temporel. Or, pour moi le temps s’est arrêté cette nuit rue de l’Ormeau. Je n’explique rien. Ce que je cherchais se trouve simplement là, dans cette évidence. Elle s’ancra en moi viscéralement et influença chacune de mes idées, de mes actions. Elle fut le moteur de tout ce qui suivit, de toutes les questions que je pus aborder par ailleurs. Depuis, je n’ai cessé de chercher à comprendre, je n’ai cessé de me repasser le fil des épisodes, sans réponse. Ce que je voulais était pourtant là, potentiellement présent. Jusqu’à aujourd’hui. Après tous ces mouvements d’âme, tous ces désordres de l’esprit, toutes ces aventures, une autre certitude s’est faite : je ne saurai jamais les réponses qu’avec une autre mort, celle de tout le monde, de chacun. En un sens, j’ai tout raté, car les réponses, je ne les aurai pas dans cette vie. Tout viendra plus tard, trop tard. Ce que j’ai su alors s’est traduit au sein du poème, d’une réflexion qui était plus un témoignage d’ailleurs, un récit de l’au-delà. Ce qui m’a été donné de connaître s’est déroulé jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à cet instant. Peut-être ai-je eu quelque aperçu de l’au-delà. Peut-être ai-je vécu ici ce qui devait venir plus tard. Ce n’est qu’avec la prochaine mort que je saurai réellement ce qu’il en est.

 

Mes notes chutèrent. Je n’avais plus que faire des études ! Je venais aux cours par automatisme et pour ne pas me retrouver, du jour au lendemain, à la rue. J’avais des idées de voyages. Partir en Afrique. Voir le monde. Déchirement d’autant plus critique que je sentis bientôt que je n’avais qu’un seul destin : m’enfermer dans mes murs, physiques et mentaux. Il n’était plus question de partir mais de se laisser aller dans les directions qui venaient de s’ouvrir à moi. Alors, je passais des heures au centre de documentation à lire. Je faisais mes devoirs en quelques minutes, peu importaient les conséquences et les regards. J’errais seul dans les couloirs, je ne me mêlais avec personne. J’entrais facilement en conflit, avec l’administration, les professeurs. Les copains me permettaient de respirer mais je n’avais aucune envie de raconter quoi que ce soit à personne. Je pouvais être radical, peu aimable, méprisant. Seul le regard des professeurs semblait m’atteindre. Peu importait d’être ici ou ailleurs, j’étais libre de sortir à n’importe quelle heure, je prenais mon vélo, je rentrais chez moi, j’en ressortais pour une ballade, j’étais heureux d’être là, d’avoir une chambre à moi, heureux de mon propre univers, de ce lit, de la table et de l’armoire, des persiennes et du grand cerisier. Commençait alors la descente aux Enfers, la rentrée en soi, oppressante, stridente de douleur. Mon instrument de torture était une plume à l’encre bleue sur un papier dégueulasse que je traînais dans mes poches.

  

Je commençai à écrire des poèmes auxquels je donnais une grande importance. Ils me restèrent longtemps précieux, jusqu’à la lucidité des années plus tard de leur relative qualité littéraire. Ils témoignaient seulement des traces de mon esprit. Ce ne sont plus aujourd’hui que des archives dont j’ai écarté une grande partie. Tout de même, cela me permit de jeter quelques bases, jusqu’à ce que cette écriture devienne insoutenable. L’étymologie du mot travail prenait tout son sens. Parfois, j’écrivais une phrase, ou un mot, et je remettais la suite au lendemain, ou au surlendemain, ou à un moment calculé savamment dans les méandres du nombre : écrire se résumait presque à un devoir de mathématiques où les affects étaient des mouvements d’âme, délirants, névrotiques. Importait l’aventure sensorielle et nerveuse où je m’abîmais ; plus la douleur était grande et plus le poème semblait être bon. Mes poèmes n’avaient pas alors pour but d’être un bel objet de langage, mais une transcription plus ou moins fidèle de mes sensations. Le sens du mot n’était pas plus important que ce à quoi il se rapportait : des sentiments ineffables qui n’avaient pas d’autre source que ma récente expérience de mort subite à laquelle il était impossible de comprendre quoi que ce soit de rationnel et de raisonnable. J’ai jeté pas mal de textes qui n’avaient pas les qualités de la lucidité et de la distance, des brouillons, des bribes, des chutes. Je pense avoir gagné en retour une rage nouvelle sur ma propre écriture, en tout cas de meilleurs atouts pour me situer plus lucidement face à mon expérience. Néanmoins, mes écrits d’alors furent emprunts de douleur, d’une incapacité parfois à écrire. Et, sûrement, j’y ai fini par me perdre. Parler d’un impossible mène à des impasses, l’échec de cette voie allait me conduire à la psychiatrie, c’est-à-dire à un semblant de lumière.

  

Parallèlement à cette activité, je faisais l’expérience des ballades le soir dans les rues de la ville. J’avais mon parcours habituel, la poste, la mairie, la gare, un chemin que je faisais et par lequel je me ressourçais. J’entrais alors différemment dans ma propre exploration, je ne considérais plus que la marche rapide, presque la course, j’étais prêt à entrer sur le chemin des étoiles, tout se pressait en moi magiquement avec le calme glacé de l’angoisse sans cesse renouvelée et affûtée comme une lame métaphysique qui courait sur ma peau.

  

Tout se passa ainsi, dans la succession des jours et des nuits, au rythme des cours, des lectures et d’une correspondance avec une américaine, qui débuta bien avant, à l’été 1991.

  

J’ai connu Kim par un organisme comme il en existe pour les jeunes étudiants. Tout ce qui se passa à cette époque fut compilé dans cette correspondance, les lettres furent envoyées par mes soins, souvent illustrées, racontant un peu mon quotidien. Aujourd’hui, je considère ces lettres comme perdues, un fait qui compta dans mon internement mais dont j’ai pu me remettre avec la suite de mes écritures. La douleur de perdre des textes est effroyable. Aussi, je ne dirai pas plus de cette mésaventure, concédant tout de même l’importance qu’avait à mes yeux cette correspondance qui certainement encore dirait beaucoup d’un temps qui, s’il s’est perdu à jamais dans le néant, continue de vivre en moi d’une façon permanente.

 

Un autre personnage compta pour moi de manière énigmatique. Rachel occupa, la seconde année, la chambre voisine. Mais Rachel est venue trop tard. Nous ne bavardâmes que pendant quelques heures au début, puis je m’enfermai dans ma solitude, définitivement. Nous ne communiquions plus que par messages sur des petits papiers pour parler du gaz, du chat ou d’une absence prolongée. Rachel m’inspira un poème, « La clef », et reste assimilée à cet objet, à ce symbole. La clef était tout ce qui nous liait encore puisque le quotidien se résumait à cette probabilité de rencontre ou d’éloignement. La poésie comptait plus à mes yeux que toute autre chose et je me refusais une sortie en dehors de mon propre univers. Je préférais couper tout lien ; rien n’avait d’importance sinon ma fuite intérieure et la destination obscure vers laquelle je me sentais aller. Si j’avais su alors les ténèbres à venir, vraisemblablement je me serais ravisé, je me serais accordé cette relation, ma vie aurait pu en être changée. Mais on ne refait pas une histoire, on ne peut changer le passé, on peut souhaiter tout de même de ressentir un jour quelques restes éparpillés de la perte. Rachel est restée pour moi une possibilité de destin. Je peux donner raison à mon enfermement en considérant ce que celui-ci a pu tout de même engendrer, je ne regretterai jamais assez une voie que je n’ai pas empruntée à cause de mes délires et de la maladie.

  

Rachel pourrait vous dire que j’étais un personnage inquiétant, qu’elle pensait que je ne m’intéressais pas à elle, mais que je préférais vivre par procuration. Elle était pour moi comme un sujet d’étude, un peu comme la vie, un peu comme une chose merveilleuse que l’on ne touche pas de peur de l’abîmer ou de la salir. J’ai quitté Rachel avec cette froideur de celui qui a trop souffert mais qui garde en lui les trésors de l’ignominie à laquelle il a assisté.

  

La solitude est peut-être ce qui m’a le plus pesé, mais peut-on écrire ailleurs que dans la solitude ? Les camarades de classe n’étaient que des individus anonymes que je côtoyais par le hasard de la journée. Je gardai tout de même contact avec un ancien ami, pour la nostalgie de l’enfance perdue et pour, l’instant de quelques heures, ne plus penser à rien.

  

Alors, je restais des heures dans ma chambre, à compiler des émotions, à peindre, à regarder le plafond, à parler au cerisier par la fenêtre, à bâcler un devoir ou à attendre que le vent se lève. Plus rien n’avait de sens, d’essence ni d’importance. J’avais voulu voir le monde, dire, témoigner de l’indicible, je n’étais plus qu’un fantôme accablé par ses automatismes et ses chaînes que je tentais d’extraire avec le plus de souffrance possible, afin de ne rien rater de la malédiction et de l’enfermement. Pourtant, ces deux années furent marquées par le sentiment d’une liberté infinie et une aventure sensorielle démente et fertile. Quitter la rue de l’Ormeau acheva d’ancrer en moi un malaise qui ne pouvait que durer. Je n’eus pas le Baccalauréat et, ne me sentant plus à ma place, je dus me résigner à partir, à retrouver l’aliénation que j’avais vécue déjà pendant un an avant de m’installer à Jaunay-Clan.

  

Je me souviens d’une conversation téléphonique avec mon père, où je l’exhortais de me permettre de m’installer provisoirement dans la maison de vacances afin d’y terminer mes écritures, mais mon père avait refusé, j’étais sorti de la cabine en fureur, j’avais retrouvé le monde horrible, ma dernière chance venait de s’envoler. On ne peut rien reprocher à ses parents quand on est malade, on ne peut que s’enfermer dans son désespoir en se sentant maudit, on ne peut que s’en remettre à sa propre folie et à la nécessité de l’entretenir et de la prolonger. Je n’avais plus de sortie, je ne m’autorisais d’autre logement que cette chambre trop connue, trop détestée où je devais à nouveau m’enfermer. Adieu les ballades à vélo, adieu les promenades le long du Clain et le soir dans les rues de la ville, adieu le lycée, les professeurs, je vais au néant, je rentre en moi et à nouveau dans la folie ! Là-haut, la chambre est vide, la table ne m’attend plus, les étagères sont désertes, le cerisier pleure et les roses se sont fanées. Je ne suis plus là pour les oiseaux, pour les nuages, pour la rage et la colère, je pleure comme un enfant qui a perdu sa maison, son soleil, son atmosphère ! La rue de l’Ormeau n’est plus qu’un souvenir, un cri dans la nuit ! Je quitte la ville, je ne suis plus qu’un fantôme.

  

Contrairement à ma première année sabbatique, je n’avais plus alors d’élan véritable de création. Je vivais reclus dans ma chambre, écrivant pourtant, ne réclamant rien, refusant tout contact. J’ai le souvenir de vacances d’été au bord de la mer. L’hiver fut froid à l’intérieur. Je n’avais plus d’avenir, sinon dans mes propres angoisses. J’évitais mes parents malgré leur inquiétude. Nous n’avions de relation qu’un affrontement quasi permanent. Je recevais parfois la visite d’un médecin. Je vivais avec les nouvelles de Kurt Cobain qui essayait de se foutre en l’air. Un jour, j’appelai Kim au téléphone pour lui demander de me renvoyer des copies de mes lettres. Un autre jour, je terrorisai mon chien. Et je restai accroché vingt minutes à un pot de Nutella. Mes parents qui étaient enseignants arrivèrent, je délirais. On appela le médecin, puis les pompiers. Je fus emmené à l’hôpital - où l’on me fit une injection - puis à l’hôpital psychiatrique. J’y arrivai le soir en ambulance, les soignants se pressaient autour de moi. On me fit une autre injection. Je ne répondais aux questions que par un silence. On me mit un pyjama et je fus enfermé en chambre d’isolement. Il y avait un matelas par terre, rien d’autre. On me donna une crème, je la vomis dans le pichet à eau. La nuit fut blanche pour moi. Chaque instant me faisait souffrir, je ne m’autorisais aucune pensée et tout ce qui venait en moi était réprimé avec une violence formidable. Je me tordais de convulsions. Tout cela était renforcé par les médicaments que l’on m’avait fait avaler. On m’avait mis dans le sang assez de dynamite pour me faire exploser en vol. Les draps étaient mouillés de sueur. Il y avait des cris dans le couloir. Un instant je me levai et allai à la porte. Par le carreau, je vis un visage boursouflé, horrible.

  

Le matin, on m’installa dans une chambre. J’eus droit à mon premier repas au salon. Tout ce dont j’ai le souvenir par la suite, c’est de la douleur, du rythme du sommeil, des repas, de la toilette et de ma mère qui venait me rendre visite. Je lui disais mon envie de sortir d’ici. Mon incompréhension était totale. Alors, dans mon lit, près du pot de fleurs, je dormis pendant deux semaines. Les médicaments entretenaient cette longue nuit, la camisole chimique dura jusqu’à ce que je trouve la force de me plaindre de cet état artificiel où ma pensée se trouvait. Du jour au lendemain, en cette fin de mars, je fus à nouveau sur mes pieds. Les quatre mois qui suivirent furent occupés par un nombre important d’activités. Je réapprenais la peinture. Je fis de multiples connaissances et rencontrai David. Nous partagions une passion commune pour Nirvana, et le suicide de Kurt Cobain était un grand sujet de discussion. Un jour, il faillit s’ouvrir les veines, j’en fus secoué, et attristé lorsque je lui dis adieu pour la dernière fois ; il partit un soir, je ne le revis plus. L’hôpital avait une emprise magnétique sur moi. Je me sentais à chaque instant menacé mais soulagé d’être là. Lors d’un entretien avec une psychiatre (j’avais trouvé la force de parler), je racontai mon histoire. L’infirmière présente écouta, abasourdie. Je racontai ma mort, ce pour quoi je pensais être là en fin de compte. Je racontai la rue de l’Ormeau, brièvement, juste pour poser les bases, pour casser la glace. Je venais de faire la rencontre importante de ma psychiatre. Après l’entretien, alors que je posais encore la question, l’infirmière me dit : « Tu n’es pas près de sortir ».

  

Pourtant, je sortis un jour, au mois de juillet. J’avais fêté mes vingt ans en mai en bénéficiant d’un repas en famille et d’une partie de billard au café avec mon meilleur ami. Un anniversaire pas si mal malgré les circonstances. En août, je fis un voyage à Paris. Dans le train, je décidai de reprendre les études et je me réinscris en terminale à Parthenay.

  

L’hôpital m’apprit sur moi ce que l’on peut apprendre à la sortie d’un tunnel. Cela ne régla pas tous les conflits et d’autres naquirent à l’instant où je savais que la rue de l’Ormeau était derrière moi. Les médicaments me mettaient dans un état second et végétatif. J’avais repris l’écriture et je sentais mes forces revenir. J’eus d’autres lettres qui m’arrivèrent de Kim. Je pris conscience de certaines choses grâce à l’hôpital, et je pus commencer une thérapie qui dure encore à ce jour. Je ne m’en sortais pas si mal, mais d’autres symptômes souvent délirants apparurent, la vie se compliqua en fin de compte. J’alternais moments de désespoir et moments d’exaltation. J’apprenais l’absurde, la possibilité que la réalité devienne cauchemardesque et insensée. A chaque pas gagné, j’avais l’impression d’expérimenter de nouvelles souffrances. Je découvrais la réalité, la réunion de tous les possibles, l’éventualité que le latent devienne réel.

  

Que dire de la psychiatrie, si ce n’est qu’il s’agit d’un travail sur soi, de prendre conscience à un moment donné des murs intérieurs qui abîment l’être au point de le faire souffrir absurdement ? Il s’agirait de voir alors qu’auparavant la vue était brouillée. Ouvrir les fenêtres. Casser des murs, voir hors, ailleurs, en soi. J’ai reconnu mes erreurs, mes manques, j’ai acquis les moyens de les identifier, j’ai obtenu un regard critique sur mon existence, sans que rien ne soit résolu, sans que rien ne devienne évident. J’ai simplement acquis la possibilité de reconnaître les faux-pas. La psychiatrie n’apprend pas à ne pas faire d’erreurs, elle permet seulement, à un moment donné, de se rendre compte de ce qui ne fonctionne pas véritablement. Alors, oui, on agrandit sa propre connaissance, on apprend à se poser de véritables questions. Mais non, on ne refait pas l’histoire, on ne crée pas à coup de baguette magique un état d’exaltation et de plénitude. Je n’aspire qu’à la lumière, celle du soleil. Je n’aspire qu’à la possibilité de m’allonger sur le sable et de regarder les étoiles.

  

Je pourrais dire que les années qui suivirent n’ont que peu d’importance et mon propos s’arrête au moment où la rue de l’Ormeau cesse de transpirer à travers moi. J’ai connu des situations multiples, des lieux divers. J’ai parcouru des chemins. Tout cela n’offre que peu d’intérêt. Je suis retourné dans la rue de l’Ormeau en septembre 2006 lors d’un voyage thérapeutique. Il était étrange de retrouver ces murs ; je fus une nouvelle fois attentif au silence de la rue. Je ne suis pas entré, je n’ai pas vu l’intérieur mais je me suis imaginé la chambre telle que je l’avais laissée, j’ai revu le lit, l’armoire, la table et la bibliothèque. L’infirmière m’a alors demandé de me relaxer, de regarder les persiennes closes et de m’imaginer, là. Puis elle m’a suggéré de rappeler l’être à moi, de le faire revenir dans mon corps. J’ai dit non. J’ai dit que je voulais qu’il reste ici, dans cette chambre, qu’ici était sa place, que je l’avais laissé des années auparavant et qu’il était bon qu’il reste là, comme un fantôme, un occupant à jamais, qui malgré tous les bouleversements, se sentirait tous les jours ici, chez lui. Alors, je suis reparti apaisé. J’ai senti que je pouvais partir tranquille, que je serai encore toujours là malgré la distance, les années et les obstacles à vaincre. Nous avons continué notre voyage en passant par le lycée, par quelques rues où j’avais tant marché, par la gare, la mairie. Puis nous sommes allés déjeuner au bord du Clain. J’étais bien. Je savais que désormais où que j’aille, je pouvais dormir et être en paix. Nous avons repris la route et nous nous sommes éloignés de Jaunay-Clan, pour ailleurs, pour un autre récit de vie, pour une autre aventure. Ici finit l’histoire. Ici finit la rue de l’Ormeau. Je suis remonté des années en arrière, à cette époque. J’ai raconté ce qui m’est arrivé, ce qui a suivi et pourquoi ma vie a pris un tournant si tragique. J’ai rapporté un épisode et une aventure qui ne doivent pas être jugés avec la distance de la raison, mais avec la conviction que beaucoup de choses sont encore insoupçonnées. Il faudra les dévoiler, s’attacher sans cesse à questionner l’inconnu. Il faudra accepter la possibilité de l’impossible. Ce récit fut pour moi l’occasion de faire le point, d’éclairer ma propre nuit, comme j’ai pu le faire en poésie, comme il a été possible de le faire avec la distance et le temps. Alors, cela restera peut-être comme une énigme. Je suis prêt à accepter une autre fin. Je suis prêt à être enterré loin de Jaunay-Clan. Peu importe, je sais d’où je viens, où je vais. Je sais que je suis mort dans ce lit, dans cette chambre, rue de l’Ormeau.

 

 

Parthenay, novembre 2006.