Vous avez dit poète ?

 

Présentation

 

Laureen Rangoly :

Mylène Catel a écrit : « Je n’ai pas choisi la poésie, elle s’est imposée. Je devais écrire…Une grande tâche, une grande larme toujours renouvelée, un grand doute en somme, une grande foi. » Lorsque j’ai lu la citation de cette poétesse contemporaine, j’ai compris qu’elle était faite pour moi. J’étais douteuse et soucieuse au sujet de l’écriture, jusqu’au déclic, jusqu’à ce fameux jour où l’Ecriture m’est apparue comme une évidence. Dire qu’on sera poète ou écrivain fait souvent sourire les autres. Ils considèrent tous qu’il ne s’agit que d’une passion qui ne mène pas loin. L’écriture nous fait vivre mais on ne vit pas de l’Ecriture. C’est pour cela que j’ai hésité à aborder ce sujet à travers le projet. Parler de quelque chose qui n’est a priori, pas une profession, paraissait très risqué et j’avais fini par penser qu’il valait mieux que j’interviewe des personnes de plusieurs secteurs d’activités, simplement pour me faire une vague idée d’un métier futur. Mais je savais que je n’aurais pas été sereine d’avoir écarté ce qui me tient vraiment au cœur. Ainsi, après avoir discuté avec mon entourage et avoir réfléchi personnellement à la question, j’ai décidé d’en parler.

 

Daniel Brochard :

Quand Laureen Rangoly m’a contacté après avoir visité mon site Internet, je me suis d’abord dit que mes textes n’avaient pas été écrits en vain ! Evidemment, j’étais très loin de la Star Academy, du show-business et des paillettes. Je compilais dans mon coin des textes pour régler mes comptes avec la société d’hyper-consommation et la vanité de la parole pratiquée dans les médias. Mais, la poésie c’est un truc qui se fait sous le manteau, un truc dangereux qui n’intéresse personne. Si nous avons fait exploser la rime, décrété que seul notre esprit impliqué dans le monde avait un quelconque intérêt, la poésie est loin, loin des préoccupations quotidiennes, et quand bien même elle voudrait s’en approcher, il y a toujours quelqu’un pour vous dire où marcher, à qui parler et quoi dire. Alors, toutes ces armées n’ont pas le pouvoir ! Nous déambulons anonymes car la parole dite ici ou ailleurs est dangereuse. Ainsi l’homme se lève-t-il le matin et quand vient le soir, il n’a rien dit, rien entendu de la vie. Il s’est contenté de subir le jeu des événements, d’obéir, de passer tel un fantôme, inconscient de lui-même, aveugle de sa propre image. La poésie pourrait être une tentative de s’approprier le monde.

 

 

 

Quand j’ai reçu ce message de Laureen Rangoly me proposant de répondre à un petit questionnaire, je me suis dit que cela devait être une bonne façon de partager une expérience. On arrive toujours, après avoir essuyé tant de revers, à tirer des leçons de sa propre déchéance, à apprendre des choses fondamentales. On se retourne sur sa vie, on la comprend un peu, on en fait la matière de sa propre création. C’était pour moi l’occasion de parler de l’écriture, de cette aventure. Ce que l’on a vécu, on est toujours soucieux de le transmettre aux autres. Ainsi, aussi succinctement que cela devait être, je me prêtai volontiers à l’exercice.

 

Vous avez dit poète ?

 

Laureen Rangoly : Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter ?

 

Daniel Brochard : Je suis né en 1974 et je vis à Parthenay (Deux-Sèvres). J’ai la chance de pouvoir passer dans la rue sans être remarqué, puisque la poésie est avant tout une activité clandestine où les plus grands défis se font dans l’anonymat. Je n’ai pas d’activité salariée, le fruit de mon travail n’est pas quantifiable, il exclut toute logique marchande. Ma condition sociale est celle de tout le monde, par contre, ce qui vit en moi s’exprime d’une manière bien particulière. Si j’ai été amené à faire des choix en société, je suis aussi tenu de répondre à la logique dans laquelle je fonctionne. Donc, me présenter revient à me situer dans des dimensions qui ne sont pas celles de la civilisation actuelle, à se demander ce qui fait l’identité. Là, je pourrais dire beaucoup, on entrerait directement au cœur de la poésie. Quant à savoir qui je suis, c’est-à-dire quelle a été ma vie professionnelle, quel a été mon parcours, mon curriculum vitae, cela n’a aucune importance.

 

Qu’est-ce que «la poésie» pour vous ? Y’a-t-il selon vous des règles spécifiques à l’écriture d’un poème ?

 

Le poète passe sa vie à essayer de savoir ce qu’est la poésie, cette manière de penser, de parler, de transcrire ses émotions. Chacun y va de sa définition. En fait, c’est aussi mystérieux que de savoir ce qu’est la pensée, le rêve ou la réalité. On entre dans un domaine qui défie toutes les règles, toute logique. La poésie n’appelle-t-elle pas à s’éloigner un instant des apparences et des faux-semblants pour se plonger dans un univers dont la définition nous échappe et nous échappera toujours ? En soi, c’est parier sur les questions mystérieuses de ce monde, c’est aussi tenter d’appréhender l’inconnu. Cette expérience peut prendre toutes les formes imaginables, dès lors qu’un fil conducteur nous permet de tenir la tête hors de l’eau. La règle à suivre est dictée par cette pensée fluctuante et non par des principes d’écritures préétablis. Il n’y a pas de ficelles, ni de mode d’emploi. Pour moi, la forme est au service de la parole, le signe est toujours utilisé en fonction de l’idée à émettre. Bien sûr, chacun établit un peu ses propres règles.

 

Comment l’envie de devenir poète vous est-elle venue ?

 

Je n’ai jamais décidé d’être poète. Je crois qu’on répond à un appel, à un besoin, et ce départ peut se situer alors dans le temps. En tout cas, ce fut ainsi en ce qui me concerne. J’ai eu besoin d’exprimer certaines choses parce que personnellement j’étais dans une phase critique. J’ai reconnu ce moyen comme le seul à pouvoir établir un diagnostic me concernant. L’écriture est devenue très vite un moyen d’investigation. J’étais euphorique au début, puis l’écriture est devenue un lieu complexe où je pouvais me retrouver, exister en dépit de l’agitation. Alors, oui, c’était un monde parallèle qui menait une existence autonome, qui avait ses propres clefs. Tout cela commença à dix-sept ans évidemment. Il y a ce paradoxe : la poésie met de l’ordre dans les idées et pourtant elle est aussi le lieu du chaos. Il y a de quoi faire peur et les chemins sont dangereux. Je crois que se destiner à être poète, c’est accepter tant bien que mal de subir son propre destin.

 

Quels auteurs et/ou poètes vous ont inspiré ?

 

J’ai lu notamment les surréalistes. Je me suis reconnu dans cette écriture qui nous fait passer d’un monde béat, figé, à tout un univers fécond et merveilleux. Le surréalisme fut un véritable moteur social, individuel, et unissait tous les domaines de la pensée. Il nous a montré de nombreuses directions d’exploration. La poésie pouvait s’approprier le monde. N’a-t-on pas parlé de Révolution Surréaliste ? La poésie d’aujourd’hui reconnaît ses prédécesseurs, ils sont nombreux ; on peut citer Breton, Artaud, Rimbaud ou Apollinaire.

 

Quels sujets aimez-vous aborder dans vos écrits ?

 

Je ne sais pas si « aimer » est le mot juste. De même qu’on ne choisit pas fondamentalement les thèmes sur lesquels on va travailler. J’ai été confronté très tôt à l’idée de la mort. Je crois en avoir fait la rencontre à 17 ans. J’ai toujours voulu en saisir les mystères, tirer le voile pour voir ce qui se cache derrière. On peut dire que c’est ce qui m’a motivé du début à la fin. D’autres thèmes se sont greffés. Je suis entré en écriture et dans le monde d’une certaine manière, avec le besoin d’exprimer ma réalité, mon expérience. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas « la poésie », mais « des poésies » avec ce que chacun y apporte. C’est ma rencontre avec la mort qui a conditionné et orienté toute mon écriture. Je crois que pour comprendre une expérience aussi forte, il ne suffit pas de toute une vie. Si la poésie est une façon d’éclairer le néant individuel, de donner sens à une expérience, alors c’est ce que j’ai fait en prenant pour élément central ma propre mort.

 

Que cherchez-vous à créer chez le lecteur lorsqu’il découvre vos écrits ?

 

On n’écrit pas sans l’idée qu’un regard extérieur se posera sur votre création. Cela revient à se dévoiler, d’une certaine façon c’est piéger la réalité dans son miroir et permettre à chacun l’accès à cette image. En écrivant, je cherche à transmettre ce reflet. Le poète joue avec son ombre, saisit l’instant de l’image et l’offre au monde. Il accède à un autre objet, celui de la revue, du livre, qui devra représenter à lui seul cette réalité, aperçue fugitivement mais gravée pour toujours. J’essaie donc de rendre compte de choses qui souvent me dépassent, de mon quotidien, de ma révolte, de mes angoisses et de mes désirs. Ecrire revient ainsi à réaliser une succession de tableaux ; j’ai pour souhait que le lecteur entre sur les pas que je grave pour lui. S’il parvient à pénétrer dans mon univers, c’est que j’aurai essayé de le traduire avec les mots les plus justes ; c’est un véritable travail qui exige beaucoup d’attention au moment de l’écriture. Le poète a une grande responsabilité dans ce qu’il exprime. Je fais en sorte que ce que je produis soit le plus fidèle possible à tout ce qui se joue en moi. Je sais que le lecteur ira sur les chemins sur lesquels je le dirige.

 

Vous arrive-t-il après avoir rédigé un poème, de ne pas vous sentir satisfait du résultat ?

 

Il n’y a pas d’instant sans le doute. C’est souvent au fil des années que l’on parvient à écarter certaines créations, à en corriger d’autres, à préciser certaines pensées. Combien de brouillons, de poèmes dans les poubelles ! L’écriture est un réel travail. Il faut parfois faire des gammes, se résigner à jeter beaucoup. Le poète n’est pas plus à l’abri que le romancier. Surtout sur des textes courts où l’enjeu est important et où l’erreur ne pardonne pas. C’est pourquoi il est si important de lire pour pouvoir progresser. C’est même un préalable à toute écriture ! On ne part pas de zéro, il y a toute la masse de ce qui existe déjà chez les auteurs. Et puis, faire lire ses textes permet d’échanger critiques et conseils. Ecrire un poème est une activité difficile, de longue haleine, où chaque détail peut avoir une grande importance.

 

Pensez-vous que l’on puisse vivre de la poésie ?

 

Personne ne vit de la poésie. D’abord matériellement, puisque les tirages sont limités et les ventes assez faibles. On ne vit pas de la poésie, mais elle fait vivre. Il s’agit de pouvoir combiner vie professionnelle et vie privée, celle-ci étant alors vouée à l’écriture. Il faut un travail alimentaire, subvenir à ses besoins. Il existe de nombreux degrés d’implication. Pour ma part, j’ai tout investi en fonction de la poésie, parce qu’il m’a semblé que mon message ne pouvait exister que par cela et que mon existence sans cette activité n’avait aucun sens. J’ai occupé divers emplois, aucun ne m’a apporté les satisfactions que la poésie a pu me procurer. Je suis concerné par les principes de la société et les questions importantes, en ce sens le poète doit se situer comme faisant partie du cercle. La poésie ne met pas au-dessus des responsabilités. Pourtant une société qui nie les formes littéraires et culturelles de son temps est vouée à dépérir. C’est tout le problème de savoir ce qui a une véritable valeur, quel modèle est à même de répondre à tous les besoins. Il y a une dimension que la société marchande ne nous reconnaît pas. Il en est ainsi de la poésie, n’en est-il pas de même pour tout individu ? Tout cela n’est pas quantifiable et pourtant on aurait tord d’éluder des questions aussi essentielles.

 

Quel genre d’environnement vous est nécessaire pour puiser l’inspiration ?

 

Tout le poème se joue bien avant son écriture, dans la rue, au détour d’un endroit privilégié…Il s’agit alors de créer les conditions favorables pour transmettre ce qui préexiste en soi. Le poète est comme un passeur, il effectue une traversée vers une autre rive. Des éléments prédisposent à l’écriture, des situations font naître le poème. Ce sont des mécanismes de l’esprit que l’on apprend à connaître et à contrôler. Personnellement, j’ai besoin d’un endroit calme et de musique, et de beaucoup de sang-froid.

 

Quelle place occupe la poésie contemporaine dans la société, selon vous ?

 

Dans les bibliothèques, en librairie, sur les salons, au cœur des publications spécialisées, elle est toujours présente. Avant de me lamenter sur le fait que la poésie n’a pas une grande audience, je me révolte du fait que le monde soit si violent. Les jeunes en rupture viennent à la poésie. Les malades, les décalés, les révoltés de tout poil rejoignent les armées du verbe. C’est ainsi qu’une certaine forme de contestation vit. La poésie profite de cette image révolutionnaire et revendicatrice ; elle est toujours présente et le sera encore longtemps. Il y a un véritable travail à mener pour la sortir de ses ornières et l’ouvrir au monde, aux jeunes. C’est indispensable. Quant aux grands médias, qu’attendre d’eux, quand on sait la médiocre qualité des émissions actuelles ? La poésie n’aura pas de sitôt une image positive et favorable aux yeux du grand public. Il ne faut pas se lamenter, la poésie doit aller vers le public, frayer son passage. C’est toujours le même problème : la parole appartient à ceux qui n’ont rien à dire. Les poètes travaillent autour de leurs revues, de leurs publications, de leurs salons, tant de bonnes initiatives ! Attention au fossé ! Attention à ne pas sombrer avec le navire ! La question de la parole, de l’engagement n’est pas simple aujourd’hui. Elle le fut au cœur du Surréalisme. Je crois qu’il y a de nombreuses raisons d’avoir peur. Ce n’est pas la poésie qui est en danger mais la parole, et c’est encore pire.

 

Pour finir, quels conseils donneriez-vous à un poète en herbe ?

 

Ne pas oublier que le poète doit utiliser son regard et ses facultés d’observation afin d’être attentif au monde. Commencer par regarder autour de soi, puis plus loin, jusqu’à l’infini. Se dire que le nouveau se tient devant. C’est la seule force de l’esprit qui fait avancer le poète. Beaucoup de patience, d’humilité. Amener un texte en revue, puis plusieurs. Lire. Rester attentif au merveilleux.

 

Le 29 mars 2007