Question de livre

 

Quelqu'un de naïf m'a demandé un jour, s'il pouvait prendre des "cours de poésie". Cette question m'a fait frémir. Elle montre à quel point la poésie peut-être ignorée. A quel point ce qu'elle a de révolutionnaire peut passer inaperçu ! En même temps, j'ai bien compris qu'il s'agissait d'atelier d'écriture... De tout temps on a fait taire les minorités. Pourtant, c'est au cœur des minorités que se résolvent les questions de demain. Toute avant-garde est une réaction prémonitoire contre l'ordre établi. De même, la poésie est une incantation contre les ténèbres. J'aurais voulu répondre à cette personne que ce n'est pas l'écrin qui fait le trésor mais que sa valeur est quelque chose de bien plus substantiel. S'il peut exister des recettes à l'écriture (et il en faut certainement) il n'y a pas d'école pour la rage, la pensée s'acquiert ailleurs, indépendamment, en soi. S'il n'y avait pas quelque apprentissage, la poésie ne serait pas non plus ce qu'elle est, une langue pure dépourvue de superficialité. Il y a une jeunesse de l'écriture, un temps où elle se forme, doute, se glorifie. Il faut arriver à une forme, à une puissance autonome et cette forme est propre à chacun. On peut tout apprendre, mais ce qui fait le poète, c'est ce qu'il exprime et non la façon dont c'est exprimé. Il existe de nombreux codes, diverses méthodes, mais c'est à l'heure où le poète fait siens tous ces éléments qu'il exprime sa poésie. La forme est ce qui donne de la puissance au texte, elle n'est pas un pur artifice mais demeure au service de la parole exprimée. On ne peut faire du poème un pur objet de forme - où en serait l'intérêt ? Non plus le travail de la forme ne peut être exclu car l'écriture est faite de méthodes, de principes, de répétitions. La pensée schématique permet au poème d'exister bien avant son écriture. Lorsque je commence un texte, je porte en moi le début et la fin. C'est ce qui m'offre la liberté du langage et de l'opinion. Le poète ne peut ignorer que le poème s'inscrit dans une histoire sémantique ; la société même obéit à des règles qu'on ne peut ignorer. Ce n'est que lorsqu'il a compris et intégré ces contraintes, que sa lame a été forgée à de nombreuses occasions, que sa liberté s'exprime enfin et qu'il fait lui le poème. Personnellement je n'ai eu recours à aucun apprentissage. Ma jeunesse du poème s'est exprimée en dehors, sur des sentiers à peine balisés. Ce sont des feuillets que je conserve plus ou moins précieusement. C'était une écriture longue, torturée, d'où à chaque instant pouvait sortir une fureur. L'écriture devenait physique. Il émanait une contrainte ineffable. Je me formais à mon propre anéantissement. Ce n'était en aucun cas le style, les figures et les astuces, mais comme si mon esprit devait entrer dans une boîte, cette boîte dans laquelle on aurait voulu me faire entrer. Je crois que mon écriture s'est formée sur ces pages noircies, que ces heures de convulsions n'ont fait que faire germer une véritable poésie. On a pu dire que la poésie est une maladie du cerveau et je le crois volontiers. Mais quel dépassement permet-elle ! Y aura-t-il un jour une médecine pour les poètes ? Y aura-t-il des diplômes, inventera-t-on un manuel ? Et quoi d'autre ? Il n'y aura jamais d'école pour la poésie.

 

Alors il faut apprendre, embrasser une genèse, se faire à des contraintes ; le mot, le sens, des notions aussi simples et codifiées, doivent entrer au service de la parole expirée. Mais on n'abolira jamais l'esprit. L'esprit de révolte est propre à l'homme et à la jeunesse, il en est une partie physique, comme l'eau, comme l'air et le néant. Il faut de longues heures pour exprimer l'essentiel. Quand tout se désagrège, ce qui reste est à l'image de la rébellion et cette rébellion est irrationnelle. A terme, le poète invente sa propre forme, il désagrège l'indissoluble clarté, désintègre le plasma, se fait apôtre de l'anathème. La haine se reproduit de façon circonstancielle, il garde ses trésors, rien ne lui appartient plus, sinon le feu ravivé. La révolte devient un trait de son caractère, il fustige, dissout, dissémine. Il se fait roi, souverain dans les discordes, héritier de l'intimidation. Il est des jours où l’on pourrait croire qu'il a l'éternité pour lui.

 

Il faut considérer sa solitude comme une blessure qu'il porte malgré lui comme une marque de sa différenciation. Les heures passées à se figurer l'inexprimable sont des heures à se battre contre le néant. Il y a des activités plus substantielles que les autres, plus périlleuses. Il y a des moments qui s'assimilent au non-être, au non-existant, et le poète sait qu'il peut se brûler les ailes.

 

Comme la croix était le destin de Dieu, la plume est le destin de l'homme. Le prolongement du cerveau, le long de fibres sensorielles, puis l'exécution par la main de la parole, tout cela caractérise l'écriture. Le poète obéit à sa voix. Les paroles résonnent en lui comme dans une cathédrale. Il n'est qu'à écouter le silence ou le bruit, se dire que parfois tout cesse puis se reconstruit. Qu'il est fait de ce va-et-vient interminable. Son but n'est-il pas de prendre conscience de lui-même ? La douleur est présente quand l'être se découvre ; il faut qu'il adopte une disponibilité sensorielle telle qu'il puisse retranscrire cette voix. Le code est le moyen d'exprimer ce qui est nouveau, ce qui se délie, ce qui se crée. Son malaise tient en ce qu'il ne sait pas ce qui peut se créer. Que découvrira-t-il ? Quels démons étranges viendront le réveiller ? Sur quoi peut-il se reposer ? Chaque mot, chaque son est une étape sur le chemin du poème. Et parviendra-t-il à la fin ? Le poète en quête de vérité ne peut que s'anéantir. Traquer au plus profond toute la pensée - tout symbole est exprimé, analysé, disséqué. Des années ne suffisent pas. Des siècles ne suffisent pas. On doit se le dire. Mais la vie est bien trop engluée dans des contraintes et des contingences. L'homme est bien trop occupé à ne pas réfléchir. Sa faiblesse est endémique. Sa lâcheté légendaire. Sa corruption avérée. Certains êtres ont tout simplement cessé de vivre. Ils se sont laissé corrompre par des êtres plus démoniaques encore. Le poète, lui, est bien isolé. Mais il ne peut se résoudre au silence. Je poursuivrai ce difficile chemin de l'écriture. A chaque étape, à chaque sommet franchi, je laisserai comme une trace. Ce sera toujours quelques mots de plus sur le chemin de croix.

 

Voudrait-on inventer un diplôme à la poésie qu'il conviendrait de s'enfuir à grands pas. L'imaginaire n'aura jamais de cathédrale et l'esprit restera mystérieux. A peine pourra-t-on croire à son existence. L'esprit sera toujours en mouvance. Tout reste à réinventer.