Parmi les revues... et autre part

 

Revues... revues... Quoi tu écris ! Mais à quoi ça sert ? Reviens sur terre... On ne vit pas en publiant dans des revues ! Et d'ailleurs tu as des diplômes ? C'est quoi ton diplôme ? Dans la vie, il faut se vendre. Tout se paie, tout est argent, c'est ça la réalité mon grand ! On ne gagne pas son pain en publiant dans des revues...

 

Stop ! Assez ! Assez les voix ! Assez les assassins de rêves ! Assez le boulot, le fric, les machines... Tout ça c'est histoire d'abolir l'esprit ! D'assassiner l'esprit ! Moi, ma vie, elle est toute petite, elle ne tient pas à grand chose, ma vie... Alors juste l'esprit, rien que l'esprit !

 

Je vais parler de revues, et dans la foulée je ne vais pas parler de revues... Je vais parler de l'écriture parce que y en a que ça intéresse, dans tout ce monde, dans cette folie qui court... et où elle est, l'imagination ? Tout ça, l'écriture c'est quoi, ça sert à quoi ? Alors, voilà ce que j'en pense moi de l'écriture... Et au passage, je continuerai à publier dans des revues, juste parce que ça embête l'autre, le gars, là, dans la première phrase...

 

Publier en revues est une chose gratifiante. Il existe une infinité de petits feuillets ou de livraisons parfois rattachées à de petits ou moyens éditeurs qui permettent de se faire la main ou de se faire connaître pour autant que ce mot ait un sens. Cela console parfois de ne pas avoir un contrat en bonne et due forme, but de celui qui voit dans son travail (ce n'est pas proprement un travail mais un surplus de vie en plus de la vie banale) une quelconque utilité publique. Reste que tout cela revient à poser l'utilité de l'écriture, elle peut être vitale ou bien être un passe-temps, chacun y projette ses buts et ses désirs, y accorde plus ou moins d'importance. Qu'elle soit un choix ou s'impose à vous, peu importe, elle est un monde intérieur qui ne demande qu'à entrer dans celui-ci, réel et pourtant si souvent inexistant.

 

Alors, là je m'impose et je parle de ce que j'aime, moi, de ce que je connais d'ailleurs… Le monde est fait de mots, alors au passage, profitons-en... Il y en a que ça intéresse !

 

L'écriture, pour celui qui s'y adonne avec passion vous dévore de l'intérieur. Elle n'est plus une activité lucrative ou bienveillante, mais une plaie immense là où d'autres n'endurent que la vie quotidienne. L'homme est un être de langage et le langage est fait de mots. Derrière les mots si souvent utilisés à l'usage de la banalité ( les abeilles ont un langage, les groupies ont leur langage, la télévision, les journaux ont leur langage, ma concierge a son langage comme le boucher du coin, et cela ne suffit pas à faire d'eux des écrivains - ce sont des « écrivants », des « parlants » - ils ignorent ce que c'est qu'être dévoré, possédé, obsédé par les mots... ) se cache tout ce que l'esprit recèle de mystères et d'énigmes. Et pourtant l'être est fait de néant, d'impuissance et d'angoisse. Tout ce qui pourrait être établi, certifié, breveté dans les annales des découvertes qui durent, se trouve être à chaque instant remis en question. Il n'y a pas à chercher, c'est comme ça ! L'être est ainsi - c'est une de ses caractéristiques. Et le langage, qui est le plus banal et le plus répandu des modes d'expression chez l'homme est en première ligne face à l'absurdité de sa condition. L'écriture est un édifice fragile, fait de mots et d'idées fugitives et lorsque c'est l'être qui s'embrase dans l'absurdité du langage, l'écriture devient son instrument de torture, afin qu'il établisse par un manège hallucinatoire quelque certitude, quelque consolation. Et même s'il ne sait rien, s'il ne peut rien, du moins, peut-il se délecter de cette évidence. Verser son esprit sur du papier, pour tenter d'en comprendre les mécanismes et crédulement essayer de construire un ordre, une architecture... Comme s'il pouvait y avoir quelque subsistance de l'esprit dans la réalité, comme si l'écriture pouvait changer le monde, comme si les mots pouvaient avoir quelque surpuissance ! C'est l'utopie du surhomme, l'illusion des correspondances... Alors je suis pessimiste, blasé ? Complètement oui ! Et réaliste terriblement réaliste...

 

Le monde est fait de langage, or il y en a qui parlent pour ne rien dire... alors vengeons-nous ! Ils veulent des mots ? Alors ils en auront ! C'est mon territoire, c'est notre territoire...

 

Alors pourquoi écrit-on d'ailleurs ? Tiens, bonne question ! Le problème c'est que je n'écris plus. Mais c'est une autre histoire. A part ici bien sûr ! Alors disons qu'on choisit d'écrire par nécessité. D'abord, il y a un grand malaise puis une sorte de délectation à se servir de mots pour exprimer ce qui vient d'ailleurs mystérieusement. On peut dater, chiffrer le nombre des poèmes, car c'est un peu comme mettre un enfant au monde et cela vous prend des années. Chacun s'accumule comme un trésor, en fait il manque juste un écrin. Ecrit-on pour la gloire, la fortune ? ... On n’irait pas bien loin. Quelques années pour apprendre à écrire, vingt ans pour se figurer l'absurdité du monde. Alors c'est là que tout vient. Mes premiers poèmes exprimaient la révolte, la plaie vive qui vit en chaque adolescent. Une révolte toujours vive, incisive... Et puis très vite l'enfant se pose des questions : " Qui est Je ? Quelle raison a-t-on de vivre ? C'est quoi la vie, la mort ? " La mort est présente en nous depuis le jour de notre naissance, il suffit peut-être d'un moment où elle s'approche un peu trop près de vous pour déclencher en réaction un sursaut d'étonnement, d'effroi, de peur. L'écriture se nourrit de tout ce qui se passe à ce moment : la vie bête, idiote, remise en question, le quotidien revisité par des forces inconscientes, une sorte de flamme vous dévore de l'intérieur, à laquelle suit un déferlement de questions. Ne s'agit-il pas de fonder de nouvelles bases, autres que celles de votre éducation, idiot passage de connaissance ? Connaître autrement un autre monde, redéfinir en soi les repères, bien se les enfoncer dans le cerveau au risque de sombrer dans la névrose, et s'il faut en finir avec soi, avec toute votre éducation, que cela soit en présence de flammes immenses, au point d'être absurdes elles-aussi ! Et voilà comment l'esprit, lui-aussi absurde d'ailleurs, se remet de toutes ces émotions, c'est-à-dire sombre, chavire dans les profondeurs d'un monde nouveau.

 

Il y a quelque chose comme une révolution à faire... Une révolution qui passe par les mots... Il faudrait leur en mettre plein la vue tiens, histoire que l'on sache, que ça se sache...

 

Et l'esprit n'est pas idiot, il sait bien tout ce qui se passe, comme toutes ces connexions dans les neurones, il sait bien prendre conscience de lui-même, et c'est parfois dans le chaos que naissent les plus belles choses. L'esprit est capable de toutes les (r)évolutions, aussi bien peut-il s'anéantir lui-même ou se (re)créer à nouveau. Nous touchons là de très près à ces questions de la vie, de la mort et de la subsistance de l'esprit, d'une conscience, d'un état, quelque soit le mot. Il existe en effet un "endroit où tout paraît étrange" et cet endroit est plus dans l'esprit que partout ailleurs. L'écriture serait une sorte de dédoublement habile de l'esprit, au moment où celui-ci pourrait mourir, il puise la force de se recréer. L'écriture serait la main d'une conscience supérieure qui ne peut s'exprimer que par des mots, à défaut d'être le réel elle en a l'apparence, les pouvoirs, voire la toute-puissance.

 

Ecrire serait un moment schizophrénique vers quelque chose "d’impossible à atteindre", c'est-à-dire vers la volonté de la toute-puissance des mots. Que les mots deviennent le réel, voilà ce à quoi vise l'écriture, que vous soyez consentant ou que cela se fasse indépendamment de votre volonté.

 

Le drame de l'écriture est que celle-ci ne puisse devenir le réel. Lorsque tout aura cessé de fonctionner en vous, que votre vie sera devenue largement hypothétique, elle est ce qui vous rattachera encore à un monde. Que celui-ci soit fait de mots ou tu à jamais dans le silence, il est la véritable motivation qui donne le véritable sens à la vie. Sans l'écriture, sans les mots, sans cette éclaircie toujours latente, il n'est nul chemin à prendre le soir vers l'horizon.

 

Alors disons que l'écriture est un moyen de subsister quelque part, de s'inscrire dans une réalité commune qui est celle des mots et du langage, dans le sens où le langage c'est l'esprit, le sens et la clef de toute existence. Etre quelque part, avoir résolu les mystères du sens, pâle miroir d'une réalité qui ne peut exister que par les mots et pour les mots. Se poser quelque part afin de trouver le repos.

 

Alors merci les revues, les petites revues, les toutes petites revues... d'exister, simplement d'exister... Parce que l'écriture c'est ouvrir sa gueule et qu'ici on ouvre sa gueule, parce qu'il faut que ça s'entende, les revues, les petites revues...