La fin de tout poème

 

" La poésie ne comble pas, mais au contraire approfondit toujours le manque et le tourment qui la suscite "

 

" et la fin de tout poème

 

et son recommencement sans fin " (Jacques Dupin)

 

 

Que dit le poème ? Simplement qu'il y a un lieu quelque part où l'esprit s'agite puis cesse de transparaître, anéanti par des forces qui lui correspondent et qui, de la même manière qu'elles ont permis la construction de l’œuvre, s'achèvent et meurent dans un silence effroyable et retentissant. Car si la poésie naît d'une volonté créatrice qui prend ses origines au plus profond de la conscience humaine ou de l'inconscient surréaliste, ne disparaît-elle pas du même coup dans les mystères qui la suscitent et dont finalement elle ne fait que rendre l'éternelle incommensurabilité ? La toute-puissance créatrice devient du coup quelque peu risible, alors que l’on croyait être pourvu de pouvoirs insubmersibles. " Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! ", disait Rimbaud. Et c'est vrai que le poète connaît les écueils, lui dont le verbe était sa toute-puissance. Autant connaît-il ses pouvoirs, autant a-t-il rêvé de sa langue, de trouver une langue qui soit l'image du monde, qui puisse exprimer les plus profondes aspirations du moi. Mais quel est-il ce moi ? Et cette question a-t-elle un sens dans la mesure où ce qu'il recherche, c'est à se défaire de ce moi ? Trouver l'Etre, non l'être convenu de la civilisation, mais l'Etre, métaphysique ou romantique, celui qui se cache derrière tout mystère de l'existence et que la poésie ne fait que traquer sans relâche. Existe-t-il, l'Hôte de tout poème ? " Trouver le lieu et la formule ", ou encore traquer le réel là où il se cache, c'est-à-dire derrière les mots, à l'endroit de l'esprit et du vivant.

 

Rien n'échappe à la poésie, ni l'envers du monde ni celui de la folie. C'est l'angoisse désespérée qui fait le poème, c'est le " dérèglement de tous les sens " qui fait la force du langage et qui en restitue toute la vérité. La poésie porte en germe son début et sa fin. Comme l'Art, elle ne connaît ni frontière ni domaine qu'elle ne puisse explorer. Aussi s'attache-t-elle à définir l'être informe qu'est devenu l'homme en société, à donner l'alerte sur les dérives de nos civilisations. Aussi se donne-t-elle comme objectif de redonner à l'homme sa place dans le cosmos, de lui trouver une langue qui lui fait cruellement défaut. On peut lui confesser ses tourments, lui confier son désir de liberté pour soi et pour les autres. Or, on ne saurait donner à la poésie un autre but qu'elle même. On doit considérer le poème comme un organisme vivant. Comme il existe des domaines bien définis de la science, la poésie est un domaine bien défini de l'esprit. Mais si elle est un domaine enchanté, elle ne promet pas la lune, elle ne peut nous donner que ce qu'elle porte en elle, beaucoup certes, mais sûrement pas assez.

 

Tous les pouvoirs peuvent être donnés à la poésie, et même ceux qui se perdent dans le néant. La fin de tout poème, une affirmation d'un achèvement possible de la recherche poétique ou un cri désespéré pour dire l'impossibilité flagrante d'être ? Derrière le miroir, se cache toute l'angoisse humaine, la plaie béante qui s'est ouverte sur un horizon toujours plus sombre et sans fin. Il y a la déchirure, le commencement et l'absurde fin. Tout le langage se perd, tous les membres se raidissent, tous les rêves éclatent et s'engourdissent. Tout le corps se sent transpercé de flèches innommables. Le spectacle de la cruauté transparaît dans chaque mouvement, dans chaque révolte, pris au piège de manèges absurdes qui ruinent la volonté et l'espoir. La poésie aura offert tout ce qu'elle pouvait donner dans un renoncement foudroyant à l'être. Le langage se sera perdu dans des vanités et dans cette machine qui le fait tourner sur lui-même. Au final, il ne restera que la toute-puissance de la parole livrée aux mystères d'une croyance qui s'éteindra dans les ténèbres.