Dans les limites de la poésie...

 

Un poème, c'est comme un bon vin, il se bonifie en vieillissant. C'est pourquoi il est indispensable de le laisser vieillir. Après, on y retourne et si celui-ci est encore bon, s'il résiste au temps, s'il paraît dépasser le seuil de la niaiserie, s'il franchit le cap du ridicule, s'il paraît être une construction qui s'assemble bien avec un ensemble encore plus grand, au point d'y devenir indispensable, alors ne touchez plus à rien, il mérite de figurer dans les plus belles anthologies. Moi, à l'époque, je conservais mes poèmes recopiés assez vite ou tapés à la machine, photocopiés, reliés à grands coups de scotch, dans mes poches. Partout où j'allais, il y avait toujours des copies quelque part, c'est sans dire l'état de celles-ci ; c'est que la poésie est immatérielle, elle figure au même rang que l'esprit. C'est sans dire aussi que l'écrin doit être soigné, nous n'avons que ça pour donner à voir notre travail. La peinture, elle, demeure ; la poésie, pour ne pas se perdre, doit être accolée à du papier, peu importe au début, le papier n'est qu'un support destiné à ce qu'elle ne soit pas oubliée. Ensuite l'écrin se forme, on trouve un éditeur, à compte d'auteur évidemment, qui vous demande des sommes astronomiques pour figurer sur je ne sais quelle étagère à côté de 10 000 autres. Erreurs de jeunesse ou orgueil, ravalez votre naïveté, il vaut mieux. Après s'être aperçu, et cela a du bon, que vous n'êtes pas du jour au lendemain un poète reconnu, et que 1000 autres combattants vous attendent au détour, posez-vous la question de la validité de votre œuvre. Soyez réaliste, lisez, achetez des livres, découvrez Internet... Si vous reconnaissez que votre poésie a du bon, qu’elle mérite d'être plébiscitée et qu'on la lise, parce qu'elle vous touche et que vous voulez vous battre pour elle, alors un long chemin se présente devant vous.

 

On conseille généralement au poète débutant de collaborer à des revues. La publication en revues est une chose gratifiante qui mérite toute l’attention. Non seulement vos plus beaux poèmes y seront reçus, mais aussi vous découvrirez à travers elles les auteurs du moment qui comptent en poésie. C'est peut-être se dire que l'on n'est pas seul, que d'autres ont des sentiments et des aventures fortes aussi, qui vous aidera à vous placer ou à vous déplacer parmi eux. Une fois la question de la validité de votre œuvre résolue, il faudra vous battre pour elle. Si pour vous il semble évident que votre œuvre a quelque chose de révolutionnaire, qu'elle véhicule des conceptions nouvelles ou qu'elle s'inscrit dans une lignée déjà bien définie, elle n'est pour le spectateur encore qu'une œuvre du néant. C'est à vous de forger votre lame. S'il y a de bons ou de mauvais poètes, s'il existe des élites, des écoles, des groupes, des clans, il y a, c'est ce qui vous importe, ceux qui sont lus et ceux qui ne sont pas lus. Si vous êtes doués pour vous insérer dans des clans, si vous savez vous vendre et avez de la chance, je ne me fais pas de soucis pour vous. Vous aurez toute votre vie pour briller, et après tout n'étiez-vous pas le premier de la classe ? Mais si vous ne connaissez personne, que les lettres de refus gentils s'amoncellent et que pourtant au fond de vous-même, vous pensez que votre travail mérite d'être publié, alors ne désespérez pas. Il existe des petits éditeurs sérieux, assez de revues, et avec un peu d'idées, beaucoup de moyens pour vous faire entendre. N'était-ce pas votre but ? N'était-ce pas cette énergie qui vous motivait lorsque seul à votre table vous arrachiez un par un les cheveux de la rime et de la versification libre ? Deux pas séparent cette époque et celle où vous serez enfin publié et ce n'est pas la qualité du papier, le nombre d'exemplaires vendus qui fera de vous un grand poète mais l'énergie que vous avez mise pour affirmer votre œuvre, là où avant ne régnait que le néant.

 

C'est lorsque vous aurez la sensation étrange de l’œuvre accomplie, que vous vous retournerez sur votre passé en pensant à ces petits papiers que vous collectionniez dans vos poches et qui encore moisissent au fond d'un tiroir, dans un carton ou bien rangés dans une chemise.

 

J'ai des petits cartons où traînent encore quelques poèmes. Enfin, on ne peut pas tout jeter, ce n’est pas humain ! Si le bon sens veut que soit éliminé le plus mauvais dans la conscience de l’œuvre à accomplir afin de servir au mieux un idéal, il reste toujours des bribes, des textes semi-ratés, des réflexions desquelles on peut encore tirer quelque chose. Le tout est de se dire où est la limite. Tout n'est pas bon à être publié, c'est la conviction que l'on doit retenir. On ne fait pas tous les jours du Picasso ou du Magritte et il n'est jamais besoin de forcer son talent. Tout ce qui naît de la plume n'est jamais destiné au génie, il existe partout du bon et du mauvais. Aussi voici à suivre quelques œuvres rescapées des dents avides de la poubelle, tronquées, épurées à l'essentiel, et qui pourraient me remercier de ne pas avoir fini au fond d'un tas d'ordures.

 

Toujours et partout exercer son talent. Se dire que, quelque part, il existe une œuvre à accomplir et que tout ce que vous ferez à chaque instant est destiné à l'accomplir. La poésie ne connaît pas de compromissions.

 

 

 

 

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Il y a, à Poitiers, une grande galerie. J'ai au moment de l'écriture de ce texte réussi à transporter mon esprit sur les lieux. Sensations rapportées dans cette scène. Date : 1991.

 

C'était une gigantesque galerie éclairée perdue quelque part au fond de ma pensée, le luxe et la volupté y étaient la monnaie d'échange entre un passé d'illusion et une espérance impossible en quelque chose qui en dehors de ces murs argentés ne signifiait rien. Un passage obligé construit de main d'homme et pour l'homme. J'y suis entré un soir, j'ai promené mon argent là, un peu partout autour de ces gens qui ne disaient rien, qui s'agitaient pourtant ; et la foule pressant pour l'étiquette, en mouvement perpétuel, autour d'un bras, d'un lit, déroulant sur l'escalator parmi les frou-frou, les enfants qui se frottent, poupées, ombrelles, jupons froissés, venus de loin pour la circonstance, de l'école d'à côté. Je suis resté sans parler, à regarder la voûte étoilée de mille feux, émerveillé par la lente progression de ces yeux mi-clos, des plaisirs étouffés de gestes lents, doux, précis, respectueux, conscients de la magie qui s'opérait sous la pyramide, entre les cintres, vissés, cirés, bondés de tissus neutres, Persans, enflammés, dérangés par la foule en délire, affamée de plaisirs, se regardant, fixant, léchant les restes, la garniture regroupée, éparpillée, mi-haut, mi-bas, cachée, à découvrir, autour d'elle, partout, que les enfants s'apprêtaient à faire voler, animés de mille volontés et à peine retenus par les bonnes manières, trop occupées qu'elles étaient à tenter de retrouver le must, la perle échappée d'entre leurs mains et qu'il fallait absolument acquérir. Il flottait au berceau des mondes un air de satisfaction effroyable que les jeux de miroirs au ciel ne transgressaient que rarement.

 

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K, qu'es-tu devenue ? Je n'ai plus de nouvelles de toi depuis des années et je te crois morte. C'est que tu as emmené dans ton tombeau autant de lettres de moi. Peu importe, tout est amené à disparaître, et tu es sûrement mieux là-haut parmi les nuages. Ici la vie est tellement ennuyeuse et c’est sans dire ce qu'il faut pour devenir grand. Tu le sais sûrement, ce chemin ne vaut pas celui des étoiles. Mais c'est le mien, tu sais, et j'y tiens un peu, comme on tient à sa folie, comme on la veut garder précieusement avec soi, car après tout c'est notre enfant et si celui-ci est difforme il vous appartient, et puis c'est vous... On tient à un passé, il ne suffit pas de l'avoir vécu, pour dire combien celui-ci n'est plus à revivre, il faut l'avoir crié et je l'ai crié dans mes mots. Où tu es, tu tiens un morceau de moi-même, peu importe je suis si écartelé. Un jour peut-être au ciel, j’en retrouverai une partie. Ah, encore quelques mots, je voulais te dire :

 

Il n'y a pas d'autre temps comme celui-ci. Je me sens comme sur un pont sur les eaux glacées. A tout moment, je pourrais tomber tellement je me sens en déséquilibre, et ce vide m'attire, et ce gouffre me fait peur, mais rien. J'ai traversé cent fois le pont, avec à chaque avancée la même appréhension. Mais rien, non. Je contemple les fantômes qui encore s'évaporent. Et je me dis qu'il fait froid. Et j'ai froid.

 

Il n'y a que cette exactitude du soleil à midi. Il n'y a que ce chant désespéré des oiseaux de la nuit. Les yeux de la nuit sont les étoiles et je me perds au fond des trous noirs.

 

Le chant du silence est bien plus mélodieux que la musique des imbéciles.

 

J'ai contemplé l'homme qui dort sur les plaines. Sur son lit de pierre, entre les murs, près du pot en fer. Ses gardiens sont armés, car il est dangereux. Dangereux comme un vol de colombes, comme une masse pesant lourdement sur la pierre, comme une déchirure dans l'ordre du néant. Ses yeux sont froids comme un feu mort. Et le vent porte la cicatrice de ses bourreaux.

 

La seule route praticable se perd à l'infini.

 

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Vivre ici et s'échapper du monde. C'est fou comme on doit, avant, se prendre en plein visage les écueils qui jalonnent cette terre. Qui peut dire que la vie est belle ? Qui oserait le jurer ? Il faut s'être aperçu de mille imperfections pour se dire que rien ne tourne rond. Ou plutôt si, tout tourne rond : vous vous en prendrez plein la vue, la rue, la névrose, la folie peut-être, le fracas du quotidien. A la fin, vous aurez une allure furieuse et vous semblerez usé. On vous dira : debout, la vie, la vraie t'attend ! Bien sûr la vraie, oui ! De quoi parles-tu ! Chaque pas que vous faites grave dans le manuscrit de l'éternité votre désir de vivre.

 

Et pourtant, en vous :

 

Cette page blanche et cette musique qui entraîne les mots comme des papillons dans l'air du temps sont ma raison de vivre. Parce que le vide est constitutif de ma personnalité et que j'imagine avec moi un autre personnage qui serait la copie exacte de ce que je suis. Je vis du manque parce que je suis un manque et que c'est l'unique solution pour que je sois au monde. Je suis un manque au monde, un être qui n'existe pas, qui n'a pas de voix, ni d'esprit. Le soleil qui luit dans l'azur est la seule image réelle de moi-même. Regardez le soleil sur la mer avec les oiseaux et les bateaux de passage, et vous verrez qui je suis. Vous verrez ma voix en ces rayons de soleil, mon âme libre dans les oiseaux, mon corps physique partout où la matière flirte avec le ciel. C'est comme un tableau planté sur le sable et qui prolonge la matière dans ses tâches de peinture. Ma vie est cette fluctuation incessante dans un monde qui n'a pas de limites. Comme les bords de ce tableau je me prolonge à l'infini, épousant les formes du monde. C'est vous dire si je suis malheureux, incapable d'être moi-même et forcé d'être un autre. Nulle identité, nul repère, je suis condamné à n'être qu'un fantôme, et même les fantômes ont une personnalité, alors que moi, je ne suis vraiment rien.

 

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Beaucoup de poèmes ont fini à la poubelle, c'est comme ranger une pièce, faire place nette pour préparer quelque chose à venir. Il faut savoir épurer à l'essentiel et se débarrasser de ce qui vient et qui n'est pas vous. Maintenant vos poèmes ont pris la forme d'un recueil, relié, dos carré collé, belle typographie et papier ivoire, police courante, Times 12. Signatures, autographes, un petit mot dans le journal et quelques revues ont signalé la parution. Eh ben alors, ça c'est super ! Et puis on se souvient de ses amis. " Tu vois, tout ce temps, je ne l'ai pas perdu à rien faire, j'en suis arrivé là ! C'est bien non ? " Mélancolie, solitude, angoisse quelque part. Une cigarette pour faire passer la pilule. Et tout ce qui a fini à la poubelle... C'est bien, il fallait. Tout est net maintenant. Les choses se sont déliées avec le temps et je suis serein. J'ai pris tant de hauteur, je flirte avec les nuages. Là-bas, au loin, c'est un avion de papier qui s’envole.