C’est une idée tout à fait unanime : l’écrivain cherche avant tout à transmettre « l’énorme matière littéraire qui préexiste à lui » dont parle Julien Gracq. Tout son travail revient à utiliser et à transmettre « les mots de la tribu » (Stéphane Mallarmé) sous la forme du fantastique miroir qu’est le livre lorsqu’il accueille les mots avec toute la patience et la fureur qui caractérisent son auteur. Tout cela rime-t-il à quelque chose ? Est-ce bien utile à l’heure de la vitesse et du prêt-à-consommer ? A-t-on vraiment encore le temps de se raconter des histoires, ou plutôt ces histoires ont-elles un sens en dehors des salles obscures ? Si le pouvoir a toujours eu peur que la poésie ne descende dans la rue, c’est bien parce qu’elle recèle une force irrépressible, un pouvoir subversif qu’il vaut mieux contrôler plutôt que de combattre. « Sous les pavés la plage », derrière chaque mot est un sens exacerbé. Le conformisme en prendrait un coup si toutes les idées sombres ou de révolte pouvaient atteindre la rue. Même à ton voisin, à ton propre père tu fais peur ! Revendiquer un mot, une œuvre c’est substituer à sa vie monotone un tout autre univers, c’est se donner corps et âme à cet « autre » qui ne plie pas face à l’ennui du quotidien, toujours là, prêt à surgir à toute éventualité de sens ou de combat. La tâche de l’écrivain est donc d’accueillir toute la diversité des émotions, de proposer une interprétation la plus complète aux mystères du monde. L’écrivain s’appuie sur la réalité, ses directions dans l’esprit, suppose et suggère afin que le sens ne s’anéantisse pas sous l’absurde. Bref, il est un phare dans la nuit, un écho entre les hommes. En l’absence de toutes certitudes, ses mots sont auréolés de fureur. « L’énorme matière littéraire » témoigne des libertés infinies de l’écrivain.