A l'éternité

 

publié dans Comme en poésie n°23 en 2005

 

 

Fenêtres

Soir, une multitude d'oiseaux déchire le ciel très bas puis disparaît à l'horizon. L'arbre à ma fenêtre fait des clins d'oeil à la lune bercée comme un enfant au petit matin. D'effroyables cris de voitures dispersent les nuages en rang tel un troupeau de mouton. Puis la pluie se lève et disperse les senteurs du jardin tout en bas. Les roses fanées transpirent. Les bosquets ont les couleurs de l'arc-en-ciel. Je distingue au travers des persiennes la ronde qu'effectuent les feuilles balayées par le vent. Il n'est plus l'heure. La nuit a dépassé le jour. Un ciel d'étoiles tel un écrin de diamants est tendu au bout de l'univers parmi les constellations.

 

A la gare

 

Les alentours de la gare sont déserts. Je connais quelques chiens qui rôdent. Surtout je connais quelques clochards, qui un peu comme moi errent dans les ténèbres. Un banc accueille le couchage d'un d'entre eux. Un litre à portée de sa main. Un mégot éteint fume encore. Le désert a quelques fenêtres embuées. Des passants disparaissent dans l'ombre portée de la clef sous la porte. La lune envoie des faisceaux blancs sur le dallage bicolore. Dehors je suis assis sur un banc à moitié endormi. La pendule indique presque minuit. Il fait jour de l'autre côté de la terre.

 

La forêt

 

Un canal - mais je le connais déjà - longe la forêt où il fait toujours nuit. Tout ne se résume-t-il pas à connaître les choses ? Savoir goûter les saveurs et les senteurs du haut d'un ciel qui n'existe pas. Pouvoir s'élever ailleurs et pourtant être ici. Si je dois contempler du ciel une plage où ne reste plus que des oiseaux pourquoi s'effacer face à la nuit sans étoiles ? Ainsi va le temps, emportant ses fagots de bois morts, coulant les embarcations et tourbillonnant dans les noirceurs. Et moi je suis un autre. Comme un enfant sous un  parasol. Tel un aigle sur la montagne ou d'autres êtres encore plus loin. Il n'y a pas que le désespoir qui soit infini, il y a aussi les défauts du coeur et ceux du berceau. Et ainsi va la rivière où je sombre sans fin. Cette éternité de nuit et de douceur.

 

Sur le trottoir

 

Aligner les kilomètres comme ce lot qui me revient. Se disperser dans les étoiles c'est se perdre infiniment. Et puis la question insondable qui revient sans cesse. C'est haïr les voitures et les chiens. C'est crier sur les jardins publics. C'est hurler sur les magasins. La rage est essentielle. Il y a les barrières fermées, les feux, les alarmes. Marcher, trébucher, se relever, revendre sa haine à tous les passants. Courir, s'échapper sur quelque chose qui n'existe pas. Et pourtant tout donner pour quitter le malheur. Au moins je serais passé tel un coup de vent.

 

Retour

 

Retour sur la nuit passée. La clef dans la serrure se rappelle les manifestations de l'inconscient. Le souffle d'un âge passé s'est mêlé aux pâleurs du couchant. La pluie a pleuré des larmes d'or sur les effluves des mendiants. Et la route infinie s'est déchirée en multiples horizons. Boissons consommées sur tous les passages à niveau. La vie est un train que l'on prend en rêvant.