A l’attention de Jacques Morin (Revue Décharge)

 

La collection Polder, née avec la revue Décharge, s’enrichit d’un recueil quatre fois pas an. Vous êtes un éditeur des plus pérennes. De nombreuses revues sont aussi éditrices de poésie, ce qui est votre cas. Il semble ainsi que les éditeurs indépendants prennent les choses en main en proposant un contenu diversifié. Internet vous permet ainsi de mettre en valeur vos publications et de rendre compte de l’actualité poétique. La poésie s’est emparée d’Internet : n’est-ce pas au détriment des petites librairies qui deviennent fort rares aujourd’hui ? L’avenir du livre ne passe-t-il pas par le support écrit, les librairies ? Est-il bon qu’Internet soit devenu une vaste bibliothèque ? Que devient l’objet-livre et sa relation au public, aux lecteurs ? Les réseaux de résistance savent s’adapter aux changements mais beaucoup d’éditeurs disparaissent, faute de pouvoir vendre leurs livres. La poésie semble devenir virtuelle, et cela signe l’arrêt de mort de nombreux éditeurs. L’espace alloué à la poésie doit-il être repensé ?

Ce nouveau moyen de communication qu’est Internet est-il l’avenir de la poésie ou bien son fossoyeur ? Comment voyez-vous l’avenir de la publication et du marché de la poésie en France ? Et plus personnellement, êtes-vous confiant quant à la collection Polder ?

En tant que créateur de contenu, éditeur et revuiste, vous apparaissez comme un modèle. 189 Polders ont été publiés et Décharge en est à son 191ème numéro, cette régularité force le respect. Et vous apparaissez comme une sorte de guide. En tant qu’acteur du livre, quels sont vos rêves et vos projets ? Comment promouvoir l’édition indépendante de la poésie en France ?

 

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Jacques Morin :

 

Pour répondre à ce questionnaire complexe, il faut, je pense, reprendre les choses dans l’ordre, à la fois chronologique et opérationnel.

Si la collection Polder peut s’enorgueillir de 189 recueils publiés aujourd’hui, c’est qu’il faut remonter à son origine : 1981, il y a tout juste 40 ans ! Or à l’époque, Internet n’existait pas. Et les recueils, élaborés par mes soins, étaient de petites publications assez humbles et pauvres qui n’auraient pas été acceptées en librairie. Pour tout dire et le rappeler, le Polder au début était envoyé en même temps que la revue Décharge. Au lecteur de plier en deux les feuilles et de les découper pour pouvoir le lire.

Donc, il n’y avait pas de rapport du tout au libraire, puisque tout se faisait par la poste sur abonnement uniquement. Pour rappel encore, à partir du n° 100, en 1999, Polder a intégré la revue mère, Décharge, qui a profité de son passage chez l’imprimeur, grâce à une subvention de la Région, et l’aide de la distribution des éditions du Dé bleu (l’idée bleue) pour pouvoir être diffusée en librairies. Donc la collection s’est fondue dans la revue et a disparu en tant que tel pendant 20 n°, jusqu’en 2004. Ensuite, troisième période, dans laquelle nous sommes encore, Polder retrouve son autonomie et son indépendance avec l’aide d’Yves Artufel (éditions Gros Textes) qui va imprimer les recueils. Un abonnement disjoint de celui de la revue est mis en place pour la collection qui se voit dotée de quatre lecteurs : Jacques Morin, Yves Artufel, Alain Kewes (des éditions Rhubarbe) et Claude Vercey, lequel va prendre ensuite la direction de Polder.

Donc, deux choses pour en revenir au questionnaire : il n’y a jamais eu de diffusion en librairie en ce qui concerne la collection Polder (contrairement à la revue Décharge, distribuée ainsi jusqu’à la fin des éditions du Dé bleu fin 2009). En revanche, l’objet livre est demeuré, d’autant que le rendu actuel grâce au travail d’Yves Artufel est tout à fait satisfaisant, et le prix de l’abonnement très accessible.

Par ailleurs, Polder bénéficie du site de la revue (www.dechargelarevue.com) pour se faire connaître et promouvoir, mais il n’a jamais été question de la vendre d’une façon numérique. Il faut arrêter de penser que l'émergence d'un média fait taire le média ancien et jusque là dominant. La revue papier Décharge et la collection Polder ont développé leur diffusion grâce à internet et à l'activité du site, contrairement à ce que nous-mêmes avons pu craindre. Mais nous avons garde aussi que la matière du site soit complémentaire, apéritive par rapport au sommaire de la revue, ou aux livraisons à venir des Polders, en aucun cas concurrente.

Avec ses 40 ans d’existence, Polder a apporté sa contribution à l’édition indépendante de poésie. Le projet qui demeure et qui n’est pas un rêve, c’est de continuer, tant que faire se peut.