Histoire d'Art 2

 

Huit mois passés à l'Académie m'ont permis de découvrir ce qu'un peintre vit en rêve lorsque les feux de son travail acharné se sont éteints. Sanguine, sépia, fusain et pierre noire n'ont désormais plus de secrets pour moi, puisque je suis arrivé à dompter ces mèches rebelles qui, lorsqu'elles sont versées sur le papier, donnent un effet si éclatant. Certes, je n'ai pas peint ce portrait qui traîne dans un coin de l'atelier, ni celui au fusain et au café qui trône dans son cadre de verre en haut sur l'étagère. L'élève ne dépassera jamais le maître et c'est là où je veux en venir en évoquant l'atelier. On a eu beau m'apprendre les techniques autorisées et celles interdites, je n'ai pu faire que de mon mieux sans jamais égaler ce qui résonne en échos au fond de mon esprit. Il faut toujours avoir conscience de l'hôte que vous êtes devenu pour les débris et les lois et jamais vous ne pourrez faire autrement que d'en répandre le contenu sur une toile qui à la fin finira par vous ressembler.

 

J'admire l'académisme des peintres de la Renaissance autant que les tableaux du Surréalisme. Je trouve magnifique l'aisance de l'Impressionnisme, tout ce qui trône attaché par un clou me paraît génial. Je me dis qu'il serait bien que j'en fasse autant, qu'il est l'heure et que j'ai pris un retard si considérable qu'il me faudrait plusieurs vies avant d'achever mes travaux. Nous touchons le point sensible : je n'ai qu'une seule vie et beaucoup d'occupations - les courses, la cuisine, le linge à laver, les transports, les papiers administratifs, sans compter le ménage et étant donné qu'à 60 ans, l'homme moyen a dormi 20 ans - tout cela lutte contre l'achèvement de mes œuvres. J'esquisse quelques traits que je trace au pastel, au fur et à mesure le violet de la pomme répond à l'oranger des reflets, la nature inerte se construit sous l’œil avisé et admiratif de ceux qui, comme moi, font des pas mesurés autour du chevalet. "- Je ferais cela plus clair, et regarde celui-ci est plus gros, tu le vois ? " Je le vois oui, moi je vois tout et au bout des trois heures c'est le tableau qui scintille.

 

Alors je reprends mes affaires, le pull, le sac, tout est là, je sors - au revoir - je marche, j'attends le bus, je monte, je poinçonne, j'attends - j'attends si longtemps que la vie compressée comme une nature morte semble se délier, brise les vitres, se répand de l'être accidenté et file au son des sirènes du camion de pompier. Dans ma journée, j'aurais passé quelques heures à dessiner et à peindre, l'angoisse prenant le pas sur la satisfaction, et au bout du compte on me dit : "- tu lis de temps en temps ?" - Oui ma passion, moi c'est la poésie.

 

Mercredi. Les enfants sont partis, tant mieux. Il y en a une qui me pèse avec ses conversations interminables. Mon dieu ! A quoi ça sert un téléphone ? Et à la fin pas grand chose. Bientôt, mes pas de somnambule m'emmènent sur le chemin d'un vernissage. Bonjours timides, poignées de main. J'aperçois la table ronde où sont disposés les petits gâteaux apéritifs. Ce soir, j'ai décidé de boire un peu, vu que je ne conduis pas le bus et après tout je suis là pour passer un moment agréable. J'aime bien la peinture sur cuivre, d'ailleurs je trouve génial ce qu'a fait C., qui d'ailleurs a rencontré Dali il y a vingt-cinq ans lors d'un entretien et ce sont ces photos qui traînent sur la cheminée, de quoi mettre à l'art un point final, et je compte bien moi aussi m'y mettre sérieusement, je m'inspire après tout, je ne copie pas. J'ai compris qu'il faut que je trouve moi-même ce qui me convient, c'est une question de technique autant qu'une question de sujet de prédilection, il y a longtemps que j'ai compris ça, il suffit que je trouve l'énergie et le plaisir qui me soient propres. Oh ! L'Art vous savez ça fait du bien, c'est une thérapie, et vous savez, moi je fais ça pour le plaisir ! "- Vous préparez une école ou une exposition..." Non, pour le plaisir, je n'ai pas d'autre ambition. Il fait chaud et c'est l'été qui approche, il est là d'ailleurs. Espérons qu'on n’ait pas la canicule de l'année dernière. C'est agréable cette bise, et l'atelier est vraiment bien situé, qu'est-ce que les élèves doivent être contents ! Je me dis que l'Art c'est formidable et à l'heure où les personnes se préparent pour le restaurant je m'éclipse discrètement et sereinement. L'Art c'est beau. Et c’est une belle soirée.

 

L'exposition finale approche. Chacun a préparé ses tableaux. L'Art est une question de solitude - c'est pourquoi aussi les rencontres sont si importantes, chacun se connaît, sait ce qu'il admire en l'autre et finalement se parler c'est exister, c'est faire coexister ce qui vient de soi avec ce que produisent les autres. P. fait de l'alimentaire, il s'est rendu compte que les monochromes de paysages se vendent bien. Il faut vivre. Beau métier. Payé pour ce qu'on aime. La boucle est bouclée. J'ai préparé quelques fusains et des pastels, l'huile je la réserve pour un éventuel Eden de l'Art. C'est la reine de toutes les techniques, qui demande beaucoup de patience mais les effets sont si beaux qu'on la manie toujours avec un certain effroi. On me parle de poésie - je rêve de peinture. L'Art m'a toujours paru inaccessible, merci J. de m'avoir permis d'accomplir ce que je n'aurais jamais pensé pouvoir faire. L'été se prépare, les ocre, les jaunes et les bleus d’outremer trouveront facilement leur chemin.

 

 Bordeaux, 2004