La rue la poésie

 

Le soir me voit passer tel un coucher de soleil. La rue gronde. De mes toits, j’aperçois le plongeon des oiseaux migrateurs. J’ai en tête le souvenir de cette rue longue comme la cime des grands ormeaux. Je revois les mendiants assis tenant un morceau de carton. Je pleure avec le violon. Je ne sais pas pourquoi il est là. Peut-être veut-il tout simplement pleurer avec moi la disparition des feuilles à nos pieds. Nous sommes maîtres dans l’art d’être indifférent à ce qui nous entoure. Nous croyons regarder mais nous ne savons rien. Nos couleurs du monde sont celles du désespoir… insondables.

 

Un peu plus loin, un livreur vient de renverser un homme peignant à même le sol avec des craies de couleurs. Une main se dresse vers la terre craquelée de toute part. L’Art est toujours une rencontre fortuite. Je pense à Dalí en observant le tableau. Quelque chose comme la persistance de l’invisible par hasard au coin de la rue.

 

La galerie des horreurs fait sourire. Les hommes n’ont pas changé. Il leur en faut seulement davantage. Le spectacle de la mendicité n’émeut plus. Suis-je tellement différent ?

 

Ils ont fermé le camp, expulsé les réfugiés. La misère est plus tenable ailleurs. On autorise la bonne conscience. Ici, il y a des milliers de pauvres à revendre. Mais la cécité est une maladie contagieuse. Et alors ? Noël sera toujours aussi beau.

 

Des deux côtés de la rue, s’étirent les magasins. Chaque jour, des milliers de personnes viennent frotter leur porte-monnaie aux vitrines alléchantes. Qu’ont-ils à faire d’autre d’ailleurs ? C’est la promenade l’après-midi, la fièvre du shopping, la cérémonie hebdomadaire. On y va comme on va à la messe. La messe c’est dépassé. Maintenant le must c’est d’être in. On est in ou out. C’est la règle. La religion est simple. Il y avait le bien et le mal. Trop encombrant. On s’invente un autre Dieu. On aime se refléter dans les miroirs du ciel. S’admirer. Juger de son apparence. Le luxe comme futur nirvana. Devenir top model. Ressembler. Ah! Le mot est lâché. Atteindre la perfection. Les autres peuvent bien crever. Mais on dit : « - Mais ça n’a rien à voir ! Mais tu délires ! Reviens sur terre. » J’en crève même. On ne me prendra plus au jeu de l’illusion. Je hais le strass, les paillettes. Tout spectacle peut être obscène. Le purgatoire est bien sur terre, caché derrière les miroirs.

 

Je continue ma course lente. Je ne cherche rien. Tout est là. Plus loin, c’est ici. Je sais simplement que la rue va finir et je retrouverai les poubelles et les ruelles sombres.

 

Sur la place, des religieux en cravate chantent en chœur la fin du monde. Ils vous distribuent volontiers leurs brochures parlant de génétique, de survie extra-terrestre, de la nécessité de purifier son âme. Moi, je veux bien que l’on me montre la voie. J’irai chanter comme eux en tapant des mains. Un peu comme jadis les indiens autour du feu ! Les indiens ont disparu. Et si nous devions aussi disparaître ?

 

Il suffit pourtant de rien pour ranimer la vie. Ranimer la vie… oui. Faire du bouche-à-bouche aux déserts. Vaporiser la terre, les espaces verts, purifier les lagons. Inimitable pouvoir de l’imagination !

 

Et il faut marcher, dans le luxe et le tape-à-l’œil. On vous en met plein la vue. Parfois, un mannequin se met à marcher à vos côtés. Les galeries illuminées sont un temple. On montre patte blanche à l’entrée. On vous sature la vue de tailleurs, de jupes plissées, de pantalons en toile ou de jeans. La mode sera-t-elle au noir cet hiver, ou bien le long, ou bien le mi-court ? Derrière les miroirs, c’est la caisse et la veste au portemanteau. Le business, le luxe, le mépris.

 

Il ne me reste plus que quelques pas à faire dans la jungle urbaine. La vie est suffisamment longue, vu l’état du cœur humain. Et pourtant, je voudrais vivre une éternité de douceur. M’exiler loin d’ici dans le désert. Réinventer la vie, alors que je marche tel un robot, une marionnette. Changer la vie, quand le luxe devient obscène, quand la majorité des hommes crève sur son lopin de terre. Je pourrais rêver à tant de choses dans cet espace... Mais je vais me perdre dans la foule. Me disperser dans ce magasin. Me perdre dans les rayons. Et alors ? Et après ? Je pourrais tant dire sur cette journée qui ressemble tant aux autres. Marche, dégoût, le cœur en partance. Se retrouver seul dans cette réalité, revivre incessamment la même comédie, celle qui agite tous les matins du monde.