De l'esprit du sacrifice

 

D'abord, je me suis dit que la Terre devait être bien solide pour supporter le poids de tout ce grenier. Et puis j'ai bien compris que la gravitation devait la soutenir et qu'il n'y avait aucune raison pour qu'elle tombe. Ou alors elle tomberait mais indéfiniment, de telle façon qu'on ne puisse pas s'en rendre compte. Alors, j'ai sauté sur mes pieds et j'ai failli m'évanouir. Le ciel annonçait le début de l'hiver. Il fallait partir. J'adore partir. Dire que je n'ai aucune correspondance, c'est me dire que je n'aurai pas la douleur de quitter ce monde. Et dire que je vais sans cesse me diriger vers un autre lieu, c'est éternellement me promener sur un même chemin. Alors, on rêve que la nuit se prolonge et on goûte les étoiles. Les faisceaux des phares se conjuguent avec la violence des roulements.

 

Il m'a semblé que le voyage durait une éternité et que jamais je ne cesserais de croiser ces voitures en sens inverse. C'est incroyable le nombre de véhicules. Partout, à chaque instant. A croire que les gens passent leur vie sur les routes ! Je ne dirai rien, je suis moi-même un grand voyageur et marcher à pied pendant mille kilomètres ne me dit rien qui vaille. Il me semble toutefois que le mouvement s'accélère. Et saurons-nous revenir en arrière ? Non, nous sommes de constitution à nous jeter contre les murs et les ténèbres ne nous font pas peur. On n'hésite pas à fleurir tous les parterres, même s'il faut finir dans un bel accident. Et chaque poids lourd me rappelle le mien.

 

Vous savez combien de marchandises dorment dans les magasins ? Impossible à chiffrer. On ne sait pas. Tous les jouets attendent, mille milliards de salons dorment, cent mille cuisines respirent de la vapeur d'eau. Jamais dans l'histoire autant de richesses n'avaient été accumulées dans un même endroit. Incroyable ! Extraordinaire ! Tout ça je le vois en passant devant, la nuit, quand toutes les vitrines s'exhibent et que les regards exhibitionnistes croisent ceux des voyeurs. Horreur, ça m’écœure... Et j'avais bien raison d'avoir peur : tout cela doit peser un poids considérable.

 

Et on voudrait que chez-soi ressemble à tout ça ! On ne s'imagine pas ne pas accumuler toutes ces choses parce que, pour notre petit confort, c'est insensé. Posséder, acheter… et on travaille dur pour le mériter ! Ah bon ? Alors je ne dis rien. Tant mieux. Tant pis, moi je ne travaille pas.

 

Dix mille véhicules. Dix mille occasions de se prendre une auto ou un arbre ! Et avec de la chance, je suis arrivé au bout de mes cinq cents kilomètres.

 

J'ai écouté la radio. Déjà 100 000 morts. Avec tout ça on devrait se taire. A quoi riment les petits tracas du quotidien ? Quand on voit ça, quand on imagine... On devrait considérer que le droit de vivre est hypothéqué par celui des autres. Il est pervers de se gaver de caviar alors que la misère submerge les frontières. Tout devrait être partagé entre les hommes. Notre civilisation n'est pas exceptionnelle, sauf qu'elle dépasse un sommet encore jamais atteint. Je suis pour la pluralité de toutes les cultures et l'expression de toutes les différences. Je suis pour l'entraide entre les peuples. J'ai bien vu comment on met les couverts dans les grands restaurants. Le poisson que l'on mange ne me paraît pas justifier les scories infligées à la Terre. Et un verre qui tombe, je ne peux m'empêcher de penser à une plage submergée par les flots.

 

Parfois la Terre se venge. Oh ! Comme c'est injuste. Ce que l'on fait ici crée une onde de choc de l'autre côté de la Terre. Toujours, tout est ailleurs, loin, très loin, et si près. Si on pouvait se rendre compte des dangers qui menacent les océans. Si on pouvait comprendre les enjeux de conserver notre écosystème. Il me semble que tout dans notre vie s'en trouverait changé. Les priorités ne seraient plus les mêmes. Nous ne courrions pas tous ainsi dans tous les sens mais dans celui de l'intérêt général. La Terre ne cessera jamais de produire des catastrophes, le monde sera toujours injuste et difficile à vivre. Mais si on pouvait prendre conscience que chacun de nos gestes peut lui-même produire de néfastes conséquences, c'est les autres que nous sauverions et pas seulement nous-mêmes.

 

Vraisemblablement, la science progresse, et c'est ce qui va nous sauver. Ce n’est pas les fluctuations du marché... Travailler plus pour gagner plus est une belle illusion. Alors qu'il faudrait travailler pour le bien des autres, on travaille pour notre égoïsme personnel. C'est à notre propre enrichissement que conduisent nos efforts, l'énergie dépensée n'est nullement utilisée à renforcer les égalités. Travailler plus aujourd'hui revient donc à s'enrichir aux dépends des plus pauvres.

 

Les richesses sur la planète ne sont pas inépuisables. On doit considérer que les fragiles ressources impliquent que chacun limite sa consommation aux besoins des autres. Je n'ai aucun complexe à considérer mes propres possessions, mais je n'en suis pas fier. Chacun peut diminuer ses besoins au profit de l’autre et la société pourrait en faire autant.

 

Tel est le sacrifice salvateur de soi. Tel est le renoncement et l'expiation. Je trouve ma valeur dans le regard des autres. Je mets ma puissance au service des autres. Je ne souhaite plus seulement m'enrichir mais participer à l'enrichissement des autres.

 

Je me méfie de la politique. Je me méfie des discours et des promesses. Croire qu'on devrait obéir toute sa vie à une idéologie et que nous ne devons suivre qu'une seule et unique voie, me répugne. Je découvre sous les paroles des principes et des méthodes qui ne sont pas les miens.

 

Le principal vecteur du monde ne devrait plus être l'argent mais l'énergie, la puissance du travail humain. Pour redonner un sens à nos actions nous devons considérer que le travail est une création de richesses non pour soi mais pour autrui. L'ego est ennuyant, penser à soi ne revient qu'à créer un monde dénaturé et sans valeur. Nous avons perdu les repères parce que nous avons perdu le sens du mot travail. Il n'est pas synonyme de richesse mais d'entraide. Ma vie est ennuyeuse, morne et sans horizon. Ce n'est que lorsque je pense au bien que je peux faire à l'autre et à ce que me procure la paix de soi que je peux trouver à la journée quelque chose de merveilleux. Ce n'est qu'au travers des rapports que j'entretiens avec mes contemporains, que ma liberté prend un sens. Tout cela me semble assez éloigné de l'égo.

 

Je suis revenu de mon voyage soulagé parce que nous avons réussi notre déménagement. Les meubles sont montés et les murs ont pris une âme. Il m'a semblé que rien n'était gratuit dans ce monde-là et que chaque objet prenait son importance pour lui-même et pour les autres. J'ai senti que tout serait bientôt utile et que ce n'était plus alors un simple grenier.